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L'ENIGME DE L'HOMOSEXUALITE
DE QUOI L'HOMOSEXUALITE EST-ELLE L'OMBRE PORTEE ?

Cette réflexion a été rédigée par un des membres de la communion fraternelle Aelred.

LA PERSONNE A CONDITIONNEMENT AFFECTIF VERS LE MÊME SEXE.

Un sujet sensible et souvent douloureux

Pour une lucidité bienveillante

Un conditionnement ne supprime pas la liberté

La personne ne s'identifie pas avec l'inclination dominante de son affectivité

Affectivité et sexualité

Le conditionnement n'est pas déterminant

Les conditionnements affectifs envers le même sexe chez l'homme et la femme

Le rôle décisif de la relation conjugale de la mère à son mari

Le rôle personnel du père

Le désir affectif et la pulsion sexuelle

Déchiffrer le désir par-delà les fantasmes

La modalité masculine de la tendresse

David et Jonathan ou l'amitié fraternelle

Quand le geste attendu survient

Extrêmes et phénomènes de balancier

Le passage à la puberté et à sa dominante sexuelle

Un lien d'amitié non-symétrique du mariage

Quel chemin proposer ?

Sexualité tous azimuts et fausse promesse de bonheur

Les grandes amitiés

Amitié entre parents et enfants

Le mariage n'est pas une thérapie

POUR UNE REDÉCOUVERTE DE L'AMITIÉ

L'amitié entre personnes à conditionnement affectif vers le même sexe est-elle possible ?

Pour une éducation sentimentale

L'AMOUR D'AMITIÉ.

Un amour oblatif

De l'amour envie à l'amour désir

Le désir vise un bonheur au-delà du plaisir

Quel est mon désir réel ?

L'amour conjugal n'est pas la forme ultime de l'amour entre les humains

« Avoir » quelqu'un est-ce l'amour ?

L'appartenance mutuelle dans le mariage pour faire ensemble une vie familiale.

L'amitié dans sa gratuité laisse l'autre à sa vie.

Face à l'angoisse de l'abandon, les mains ouvertes de l'amitié

Blessé par l'amour d'amitié

Affection et beauté dans l'amour d'amitié

Une relation unique...

...mais non-exclusive

Reçue comme un don

Don que l'on peut ressentir, accueillir et ratifier

L'amitié rend l'effort oblatif plus facile et plus doux.

La fidélité propre à l'amour d'amitié

Je me suis longtemps demandé de quoi l'homosexualité pouvait bien être la face d'ombre. Mon expérience personnelle des êtres, appuyée sur ce que disent aujourd'hui des psychologues et qu'avaient déjà pressenti des écrivains, a fini par attirer mon attention sur ceci : si l'homosexualité, dans ses actes de chair et dans son mode de vie « gay », s'accompagne de tant de souffrance et de ténèbre, c'est qu'elle doit être comme l'ombre portée d'une réalité de prix pour la personne humaine.

La réponse spontanée à ma question semble à première vue que l'homosexualité est l'envers sombre de l'hétérosexualité, puisqu'elle est le contraire de la normalité conjugale. C'est la thèse de l'inversion, véhiculée souvent par les homosexuels eux-mêmes, comme le montrent les passages bien connus de Proust dans La recherche du temps perdu. Paradoxalement la revendication actuelle d'un droit à former un « couple homosexuel », que l'on déclare aussi « normal » que celui constitué par un homme et une femme, relève de la même conception de l'homosexualité comme étant le symétrique inversé de l'hétérosexualité.

L'expérience m'a montré que cette thèse est fausse et enferme le sujet qui a un conditionnement affectif vers les personnes de son même sexe dans une impasse redoutable. En effet, son désir profond n'est pas celui d'un homme ou d'une femme invertis, même quand il finit par se le représenter comme cela, mais celui d'un enfant cherchant le parent de son sexe, selon le cas son père ou sa mère. Cela Freud l'avait vu, mais l'interprétation très univoque et réductrice qu'il a donné de l'affectivité, en parlant de « sexualité infantile » ou en caractérisant l'enfant comme un « pervers polymorphe », contribue, elle-aussi, à situer ce conditionnement affectif dans le domaine proprement sexuel et donc à enfermer les personnes qui le portent dans le schéma faux de l'inversion. Comme cette inversion est en même temps qualifiée par lui - à juste titre d'ailleurs - de « perverse », ceux qui ont ce type de conditionnement affectif ne peuvent que désespérer de trouver une issue à l'impasse de l'homosexualité.

Les pages qui suivent recueillent quelques jalons de la réflexion qui a accompagné au cours de ma vie mon expérience personnelle des êtres. J'ai voulu y faire entendre, montant du cœur de ces personnes, leur désir affectif le plus secret, celui qui les rend si vulnérables qu'elles se le cachent à elles-mêmes sous des fantasmes et des pulsions sexuels totalement incapables de les satisfaire et de les apaiser : leur demande affective de petit enfant. Cette enfance toujours plus ou moins inachevée dans son immense attente d'intimité identificatrice avec le père ou la mère, selon le cas, voilà ce que trahit - dans le double sens de déceler et de caricaturer - de manière invertie et donc souvent méconnaissable, l'homosexualité.

Je dis que celle-ci constitue une expression inversée du vrai désir, parce que celui qui prétend s'identifier lui-même comme « homosexuel » transpose en un éros proprement sexuel son affectivité qui est sur ce point toujours celle d'un enfant. Or ce désir, il est dur de l'exprimer comme tel, car il manifeste une vulnérabilité universelle trop effrayante pour tous et d'abord pour soi. Il est donc préférable, pour les autres comme pour lui, de tenir celle-ci à distance, même et surtout à travers la permissivité sociale de l'homosexualité. Certes, dans ce type de relation charnelle avec une personne de son même sexe, l'un des deux devra prendre la position mensongère et perverse de l'inverti. Mais l'inversion que comporte l'homosexualité, comme antithèse symétrique de l'hétérosexualité, n'est que consécutive par rapport à une inversion antérieure et plus profonde. En vertu de celle-ci, ce qui reste de désir affectif de l'enfant dans le cœur de l'homme - et il en reste toujours - se pervertit en prétendant s'exprimer sous la forme du désir affectif adulte, c'est-à-dire sous le mode d'une relation sexuelle, à fortiori d'une union « conjugale », qui ne pourra être qu'invertie.

Si ce constat est exact, alors la question que soulève l'homosexualité ne concerne pas seulement ceux qui prétendent s'identifier comme « homosexuels », mais tout homme et toute femme, lesquels ont à oser regarder en face cette part de désir d'enfant qui bat toujours dans leur cœur. La négation de ce désir affectif fait qu'il s'exprime de plus en plus aujourd'hui de manière perverse, non seulement dans une mentalité et un comportement « gays » culturellement envahissants, mais aussi dans les multiples variantes de l'homosexualité, encore plus insidieusement répandues, que sont la bisexualité - latente dans l'échangisme et presque toujours dans les rapports avec des travestis -, le sado-masochisme et suprêmement la pédophilie, qui est le plus souvent à caractère homosexuel.

Du moment que ce conditionnement affectif vers le même sexe, qui est un résidu du désir

affectif de l'enfant, ne peut pas s'accomplir, comme authentique amour humain, dans le domaine proprement sexuel et conjugal, nous sommes forcés de nous demander sous quelle forme il peut s'exercer de manière constructive pour la personne. Or il se trouve que l'humanité connaît depuis toujours une forme non-sexuelle d'accomplissement affectif : l'amitié. Mais l'amitié peut-elle finaliser concrètement ce conditionnement affectif dans un amour authentique ? Certainement pas sous le mode dégradé du copinage immature et de l'agglutination adolescente de groupe, voire de la promiscuité bisexuelle, qu'elle adopte aujourd'hui dans nos sociétés « développées ». L'homosexualité, et son extension actuelle sous ses diverses modalités, posent la question de la disparition dans notre culture de l'amour d'amitié et, plus largement, de toute éducation sentimentale. Ceux-ci impliquent, en effet, l'acceptation préalable de remettre la consommation de l'acte sexuel jusqu'après la découverte de l'amour et l'engagement conjugal des partenaires.

Or l'acceptation de cette attente est culturellement discréditée aujourd'hui comme « ringarde ». En conséquence, la généralisation d'un passage à l'acte sexuel précoce ne permet pas aux jeunes de découvrir les sentiments et les expressions propres à une vraie amitié. Il engage ceux d'entre eux qui ont un conditionnement affectif vers le même sexe dans l'impasse de l'identification homosexuelle et de la pratique « gay », avant même qu'ils aient pu discerner, par-delà les fantasmes de leurs pulsions sexuelles, le désir profond de leur cœur et découvert son possible accomplissement dans l'amour d'amitié. C'est ainsi que ceux qui aujourd'hui prétendent s'identifier comme « homosexuels » s'égarent en cherchant à assouvir, dans le passage à l'acte charnel avec un partenaire du même sexe, un désir d'amour d'amitié qui leur reste indéchiffrable et dont l'accomplissement recule, comme l'horizon devant un marcheur, au fur et à mesure qu'ils s'avancent sur cette voie.

LA PERSONNE A CONDITIONNEMENT AFFECTIF VERS LE MÊME SEXE.

Un sujet sensible et souvent douloureux

Il faut oser regarder en face la question que nous pose l'existence d'une personne qui se dit « homosexuelle ». Cette question est difficile à bien aborder, étant donné qu'elle touche beaucoup de souffrances, de blessures, de drames familiaux parfois. Ayant participé une fois à une émission de radio sur ce sujet, le nombreux courrier que j'ai reçu aussitôt après m'a montré à quel point il fallait une certaine audace pour aborder ce sujet avec empathie vis à vis des personnes concernées mais sans biaiser avec ce que l'on croit être le chemin du vrai bonheur. Il est difficile dans ce domaine d'avancer ce qui nous apparaît comme vrai, tout en manifestant aux personnes le respect et l'estime qu'on a pour elles et, vice versa, de garder une justesse d'analyse et de discernement, tout en témoignant d'un cœur ouvert aux personnes.

Pour une lucidité bienveillante

Le regard juste doit être à la fois un regard de discernement vrai sur l'homosexualité comme comportement sexuel et un regard d'attention bienveillante porté sur la personne à conditionnement affectif vers le même sexe. Il est important de maintenir distinction entre ces deux aspects de la réalité, car nous sommes portés à les confondre.

La première qui est d'ailleurs tentée de les confondre, c'est la personne même qui se déclare « homosexuelle ». Mais elle est loin d'être la seule. Cette confusion est souvent celle de tout un discours moral « bien-pensant » qui bloque dans un même regard la personne et ce conditionnement de la personne qu'est le besoin affectif vis à vis d'une autre personne du même sexe. Nous avons affaire là à un préjugé très répandu aujourd'hui, qui voit dans tout conditionnement un déterminisme et qui fait que l'on dit d'emblée d'une personne : « C'est un (ou une) homosexuel[le] ».

Un conditionnement ne supprime pas la liberté

Que le terme homosexualité signifie souvent une des formes du conditionnement affectif de la personnalité, qui pourrait le nier ? Que celui-ci représente même un conditionnement très profond de la psychologie, puisque la différence sexuelle est un composante extrêmement importante, par le biais corporel, de la personnalité humaine, c'est évident. Mais cela reste quand même de l'ordre du conditionnement. Or, quand nous disons aujourd'hui que nous sommes « conditionnés », nous sous-entendons que nous ne sommes pas responsables, que nous dépendons entièrement d'une fatalité qui nous détermine. D'une certaine manière cela arrange tout le monde, dans une grande hypocrisie complice. On va donc chercher et dire qu'il y a un déterminisme organique ou psychologique de l'homosexualité et cela rassurera les uns et les autres en nous faisant quitter le domaine angoissant de la responsabilité.

Mais il s'agit là d'une abdication de notre dignité humaine, à laquelle un homme qui se respecte ne saurait se résigner, parce qu'il sait que la liberté responsable fait partie de sa dignité de personne humaine. Or, son choix et son engagement libres exigent qu'il discerne en lui-même ses conditionnements, qu'il les connaisse, mais aussi qu'il sache qu'il n'en est pas le jouet, en tous cas, qu'il ne peut l'être d'une manière qui le détermine constamment. Sinon, il ne serait plus une personne, c'est-à-dire un sujet responsable dans sa recherche autonome du sens et de la finalité de sa vie, mais un pantin mené aveuglement par ses pulsions.

La personne ne s'identifie pas avec l'inclination dominante de son affectivité

Je voudrais par conséquent parler d'abord de l'homosexualité comme d'un des conditionnements affectifs de la personne humaine, en insistant sur le fait que c'est un conditionnement, qu'il faut le regarder en face avec les moyens psychologiques dont nous disposons aujourd'hui, mais en le maintenant toujours au niveau du conditionnement, lequel ne s'identifie pas avec la personne et ne la caractérise pas comme telle dans son identité ultime. C'est pourquoi je refuse de parler d'« un homosexuel » ou même d'« une personne homosexuelle ». Je parlerai d'une personne ayant un conditionnement ou une disposition affective vers le même sexe, ce qui est différent, car le sujet est la personne et l'affectivité vers le même sexe est une inclination qui la dispose, mais qui ne la détermine pas d'une manière nécessitante dans son auto-détermination libre.

Affectivité et sexualité

L'expérience de la personne à conditionnement affectif vers le même sexe, qu'elle se définisse elle-même comme « homosexuelle » ou non, m'a montré que son conditionnement relève d'abord de l'affectivité, avant d'être de l'ordre de la sexualité. Je sais bien qu'on ne peut pas faire une coupure absolue entre les deux, mais il y a néanmoins une distinction à maintenir entre elles. C'est là que nous touchons la limite des lumières que l'on peut, par ailleurs, trouver chez Freud. Chez Freud le déterminisme moderne bloque l'affectivité, tout d'abord chez l'enfant avec la « pulsion sexuelle ». Ayant demandé à des personnes homosexuelles si leur premier passage à l'acte dans le domaine proprement sexuel avait découlé d'une pulsion vers l'acte sexuel, elles m'ont toujours répondu que non, que le désir qu'elles avaient ressenti était essentiellement d'ordre affectif et tourné vers la personne de l'autre. C'est le contexte dans lequel avait dû s'exprimer la demande et la réponse, qui avait constitué comme une « carte forcée » les introduisant dans un passage à l'acte sexuel non recherché pour lui-même et souvent perçu comme repoussant. Cela évidemment est d'autant plus le cas que la personne était plus jeune.

Le conditionnement n'est pas déterminant

Sur cette base freudienne, le comportement homosexuel a été mis en lumière avec une grande lucidité, par le psychothérapeute Tony Anatrella, en particulier dans un livre intitulé La différence interdite : sexualité, éducation, violence, trente ans après Mai 68 (éd. Flammarion). Tout en reconnaissant son utilité, je pense en même temps que ce regard a ses limites et risque d'enfermer la personne dans un certain désespoir en lui présentant son conditionnement affectif vers le même sexe comme une impasse (« perversion » psychologique), mais comme une impasse qui s'impose fatalement à elle et la voue donc à la « perversion » psychologique sinon morale. On lui montre bien que l'homosexualité ne peut la conduire qu'à un très grand malheur et à une destruction d'elle-même, mais en même temps, on ne lui donne strictement aucun moyen réel, aucune pédagogie pour assumer et finaliser ce conditionnement, parce qu'en fait, on considère celui-ci, sans même s'en rendre compte, comme un déterminisme.

Les conditionnements affectifs envers le même sexe chez l'homme et la femme

Dans le cas d'un homme affecté d'un conditionnement affectif vers le même sexe, on trouve toujours dans son histoire le « manque » du père. Cette constatation est devenue presque banale aujourd'hui, tellement elle est répandue dans une connaissance psychologique vulgarisée. Le conditionnement affectif masculin vers le même sexe indique que le sujet a manqué d'une bonne identification à son père, d'une relation affective réussie avec lui. En conséquence, le père est celui que le sujet va rechercher plus tard à travers tout homme représentant pour lui l'« idéal du moi » paternel, celui à qui il voudrait s'identifier. Cette identification est recherchée avec tout homme qui manifeste les signes de l'accomplissement masculin et qui semble promettre la sécurité et la protection affectives que le petit enfant trouve normalement auprès de son père.

Dans la relation à la mère, qui est plus originelle et plus forte, on voit moins souvent ces manques ou ces blessures pouvant générer un conditionnement des femmes vers le même sexe. C'est sans doute pourquoi, il y a moins de femmes à inclination vers le même sexe et que de fait la pratique homosexuelle féminine reste plus affective et donc moins déstructurante que celle de l'homme. En effet, la relation de l'enfant à la mère étant beaucoup plus intime, viscérale et spontanée, jusqu'à maintenant du moins la mère manque moins à l'enfant que le père dans notre société.

Aujourd'hui on constate qu'il s'est produit comme une éclipse du père. Il est donc important d'amener les pères à prendre conscience, ainsi que leurs épouses, du rôle absolument irremplaçable qu'ils ont pour un enfant et particulièrement pour leurs fils. Il y a quelques années déjà, un psychologue avait écrit un livre dont le titre est révélateur, Père manquant, fils manqué. Bien sûr, là non plus, il n'y a pas de déterminisme et la preuve en est que, dans une famille ayant le même père, des frères qui ont des âges très rapprochés peuvent porter ou non un conditionnement affectif vers le même sexe. Il ne s'agit donc pas de culpabiliser les pères, il s'agit de les aider en leur permettant de comprendre mieux ce qui est à la racine de ce conditionnement.

Nous devons oser poser ce regard aujourd'hui, parce que personne ne peut se permettre de faire le malin. Il n'y a pas les familles à qui il arrive ce genre d'épreuve et les familles « réussies » qui seraient à l'abri. Celle-ci peut affecter n'importe quelle famille et la correspondance qui a suivi l'émission de radio m'a montré à quel point, même les plus morales et les plus « réussies » d'entre elles, ne pouvaient se croire à l'abri de cela. Personne n'a donc le droit de considérer que le conditionnement affectif vers le même sexe n'arrive que chez les autres. Avec cette politique de l'autruche on pourrait faire d'amères découvertes un jour ou l'autre tout près de soi, quand ce n'est pas en soi-même.

Le rôle décisif de la relation conjugale de la mère à son mari

La demande fondamentale de l'enfant-fils par rapport à son père est une relation affective qui passe d'abord par le cœur de sa mère, car l'enfant est beaucoup plus lié à la mère qu'au père et va donc découvrir son père à travers le cœur de sa mère. C'est dans la mesure où il y a entre les époux une relation d'amour authentique, que le petit garçon va découvrir la présence de la personne de son père présente dans le cœur de sa mère. Plus cela se fera tôt, et plus cela le libèrera d'un enfermement fusionnel avec sa mère. Tout cela aussi est bien connu. Bien des psychologues le disent : combien de fois ils répondent à des parents, qui se plaignent d'avoir des problèmes avec un de leurs enfants et qui leur demandent : « Que pouvons-nous faire pour lui ? » :- « Essayez d'abord de voir ce qu'il faudrait faire entre vous, dans votre couple. » En effet, c'est là qu'est au départ la blessure de l'enfant.

L'essentiel se passe certainement dans le cœur de la mère et dans sa relation d'amour avec son époux. Si la mère détruit l'image de son mari chez son propre fils parce qu'elle l'a détruite auparavant dans son propre cœur d'épouse, elle blesse l'image paternelle chez le garçon et handicape ainsi celui-ci dans sa vie d'homme. Voilà la situation la plus grave : celle où la mère elle-même ne donne pas son estime et sa confiance à son mari, parfois parce que celui-ci ne la mérite pas (une fois de plus il ne s'agit pas d'accabler la personne). La mère est médiatrice entre son mari et son fils. Elle peut communiquer ou détruire l'image de son mari pour son fils. Il est vrai que parfois ne pas le faire demande chez certaines femmes un acte héroïque. Mais, si elle le fait, l'enfant « manquera » de père et ce sera un enfant qui sera toujours plus ou moins consciemment à la poursuite de son père à travers l'attirance affective qu'il ressentira pour d'autres hommes. On sait dans quelles errances douloureuses cela peut le mener.

Le rôle personnel du père

Mais il y a aussi ce que le père doit donner à son enfant. Un père qui est trop distant affectivement ou trop absent physiquement par rapport à son fils, ne va pas permettre à son enfant une bonne identification avec lui. L'identification ne peut se faire que dans une relation d'amour paterno-filial et d'amour réciproque. Le moment d'opposition viendra après - la fameuse « crise oedipienne » -, mais, s'il n'a pas eu auparavant cet amour de la part de son père, le fils courra toujours après cette identification, et il risquera de la poursuivre sans fin à travers la pulsion homosexuelle, comme quand on se dirige vers l'horizon celui-ci s'éloigne au fur et à mesure que l'on avance vers lui. L'échec de cette relation paterno-filiale cause un grand manque affectif et souvent une terrible blessure, qu'ils soient reconnus ou non. Approcher ce point sensible chez un autre exige en conséquence infiniment de respect à l'égard de la personne qui en est affectée.

Bien sûr, il ne s'agit surtout pas d'oublier que la relation père-fils est marquée, tout comme la relation mère-enfant, par l'interdit de l'inceste. Le père doit rester le père, ne pas devenir le copain, voire le complice. Il doit éduquer et guider son fils vers son autonomie d'homme, mais pour cela il faut que celui-ci garde le contact affectif avec lui.

En même temps, il ne faut pas que la paternité du père soit indistincte de la maternité que donne sa femme. C'est ce père qu'on voit souvent aujourd'hui, dans les générations d'après 68, le « papa-poule » qui fait exactement les mêmes choses que la maman et qui ne se distingue donc pas assez d'elle pour l'enfant. Il faut donc qu'il ne soit ni père maternant, ni un père distant. Il faut encore moins, d'ailleurs, qu'il se mette lui-même en position de grand enfant. Attention à ces pères qui appellent trop souvent leur femme « maman » ! Cela a l'air inoffensif, mais signale quelque chose qui n'est pas en place dans le couple.

Il y a toujours chez l'homme le désir d'un lien si profond avec sa mère, qu'il court souvent le risque de le rechercher inconsciemment auprès de son épouse. Le père peut se mettre alors en situation de grand enfant jusqu'à entrer en rivalité, en jalousie, par rapport à ses propres enfants. Ce sont des situations que l'on constate plus souvent qu'on ne croit et qui ne sont pas sans conséquences. À l'opposé, il ne faut pas que le père soit trop distant, ni parce qu'il est totalement ou très souvent absent, ni parce qu'il manque de contact avec ses fils par une pudeur excessive et, bien sûr, encore moins parce qu'il est trop indifférent, voire agressif et qu'il les ignore ou les rejette, ce qui arrive aussi, malheureusement.

Le désir affectif et la pulsion sexuelle

La demande contenue dans l'inclination vers le même sexe est donc fondamentalement affective. De plus, c'est de l'affectivité pré-pubertaire qu'il s'agit, c'est-à-dire c'est de l'affectivité d'un petit enfant. Au fond, dans toute personne ayant ce conditionnement affectif vers le même sexe, se cache un enfant qui cherche son père, ou sa mère selon le cas. Il ne faut jamais l'oublier, comme il ne faut jamais oublier que sa plus secrète attente, sous-jacente même à sa pulsion sexuelle. C'est son désir le plus profond, même si elle aura parfois du mal à oser le reconnaître et l'identifier, tant il évoque en lui son extrême vulnérabilité d'enfant inachevé. Pour cette raison, la pulsion proprement sexuelle, qui appartient à la période d'après la puberté et qui est destinée à accomplir la relation conjugale entre un homme et une femme, même si elle érotise le désir affectif de la personne qui a ce conditionnement affectif vers le même sexe, ne qualifie celui-ci que superficiellement et comme de l'extérieur. Ce qui fait le drame de ces personnes c'est la condition qui leur est faite aujourd'hui. Dans une société très permissive comme la nôtre, on permet pratiquement tout dans l'ordre sexuel, aussi bien homo qu'hétérosexuel, sans se rendre compte qu'en agissant ainsi on ne satisfait pas le désir profond de ces personnes et qu'on ne les aide pas à trouver adéquatement ce qu'elles cherchent obscurément dans leur désir le plus profond.

Déchiffrer le désir par-delà les fantasmes

Depuis mai 68 - c'est bien pour cela que Tony Anatrella date son livre de « trente ans après mai 68 » - à travers toute la mutation de mœurs qu'ont représenté ces trente dernières années, on reste toujours dans la grande illusion de « réaliser ses fantasmes ». Or les fantasmes sont la plupart du temps sexuels. Le désir affectif l'est-il essentiellement ? C'est là quelque chose qui est beaucoup moins sûr. Certes le désir développe une dimension sexuelle justement à la puberté ; cependant avant le désir sexuel il y a un désir qu'évidemment on peut appeler « sexuel » avec Freud, dans un sens très large mais qui ne peut être qu'équivoque, car c'est en fait un désir affectif. C'est le désir que l'enfant a de chacun de ses parents, ce besoin de relations et d'intimité affective avec eux.

Or, le désir de la personne à conditionnement affectif vers le même sexe prolonge ce désir de l'enfant, et même du petit enfant, quand celui-ci a été frustré. Cette personne est quelqu'un dont l'enfance restera toujours inachevée. Amener une telle personne à le reconnaître est déjà extrêmement libérateur pour elle, parce qu'elle ne va plus déplacer l'objet de sa recherche affective vers des fantasmes sexuels qui seront décevants par rapport à son désir profond. En effet, les fantasmes pulsionnels sont impossibles à « réaliser » non seulement dans le domaine homosexuel mais même dans le domaine hétérosexuel. C'est une illusion dangereuse que de prétendre « réaliser ses fantasmes ». Les fantasmes sont là comme des flashs qui montent du désir mais qu'il faut déchiffrer. Il faut déchiffrer à travers eux le désir qui est beaucoup plus profond que ses fantasmes, car il exprime, lui, le cœur de l'homme.

La modalité masculine de la tendresse

Il faut donc aider la personne à conditionnement affectif vers le même sexe à déchiffrer son vrai désir. Il y a en effet en elle une attente qui n'arrive pas à se dire, à se reconnaître, et qui en conséquence s'égare souvent dans la sexualité : elle attend sans le savoir les gestes de la tendresse paternelle sur l'enfant, les gestes de l'intimité et de la protection. En effet, la tendresse n'est pas que féminine et je crois que c'est une des grandes erreurs affectives de notre monde que ce « machisme » affectif qui est encore très présent dans les esprits, même et surtout en pleine permissivité homosexuelle, et contre lequel il faut lutter même chez la personne à conditionnement affectif vers le même sexe. C'est une des choses les plus difficiles que de l'amener à sortir de ce refoulement de son manque affectif.

Le père donne une tendresse qui lui est propre et qui est différente de celle de sa femme, mais cette tendresse exprime une forme d'amour dont l'enfant a tout autant besoin. Bien sûr, le père est inséparablement une instance d'autorité qui libère l'enfant d'une tendresse trop fusionnelle dans laquelle celui-ci s'enfermerait s'il était laissé seul dans sa relation avec sa mère. En même temps le père l'attire, et l'enfant ne peut s'arracher à cette tendresse fusionnelle avec sa mère que par une identification avec lui. Or, pour qu'il y ait identification, il faut qu'il y ait eu de quelque manière rencontre et contact entre le père et son fils.

David et Jonathan ou l'amitié fraternelle

Il ne faut pas confondre le mal avec son antidote. Aussi ne comprend-t-on plus un certain nombre de passages de la Bible, en particulier l'intensité des amitiés qu'on y décrit. L'amitié célèbre entre David et Jonathan a été reprise comme modèle par la revendication « gay », alors que rien dans le texte de la Bible ne dit ni ne suggère que David et Jonathan aient eu entre eux des relations sexuelles. En effet, quand David eut commis l'adultère avec une femme mariée, un prophète s'est aussitôt levé pour le condamner au nom de Dieu. On peut imaginer, vu ce que dit la Loi de Moïse sur les relations sexuelles entre hommes, quelle aurait été la condamnation du prophète, si David avait réellement couché avec Jonathan « comme on couche avec une femme » (Lévitique 20, 13). De même, on a du mal aujourd'hui à comprendre ce qu'a pu être la relation d'amitié qui a amené S. Jean à reposer sa tête sur la poitrine de Jésus au soir de la Cène. Le mouvement « gay » dira volontiers que Jean et Jésus partageait avec Jean un amour homosexuel, tout comme avec Lazare. Certes Jésus a pleuré devant le tombeau de Lazare au point que les Juifs ont dit : « Voyez combien il l'aimait ! ». Mais il s'agissait d'un amour d'amitié que notre société ne connaît plus.

Quand le geste attendu survient

Des méprises aussi grossières montrent combien nous sommes loin dans notre culture actuelle d'une telle liberté dans l'amour d'amitié comportant des gestes d'intimité non sexuelle, même entre parents et enfants. J'ai pu constater que l'absence de gestes de tendresse de la part du père pour son fils, surtout dans la petite enfance, est désastreuse. Je me souviens ce que me disait un jeune homme que je visitais à son lit d'hôpital, où il se mourait du sida à cause de ses multiples passages à l'acte homosexuels : « Mon père est venu me voir et il m'a pris la main. C'était la première fois de ma vie que papa me touchait. Une paix inconnue est alors entrée en moi ». Il me faisait comprendre que c'était là la libération intérieure qu'il avait attendue et que désormais il pouvait mourir en paix. Malheureusement, on ne rattrape pas tout. Il y a des choses qui doivent se découvrir à chaque âge de la vie. On n'apprend pas à parler à n'importe quel âge, on n'apprend pas à lire à n'importe quel âge. Néanmoins, même quand cela vient tard, cela fait beaucoup de bien à la personne à conditionnement affectif vers le même sexe, en cassant l'impression de fatalité, de déterminisme sexuel. Cela l'arrache au désespoir et lui donne le goût de vivre.

Les dimensions affectives dans la relation père-fils apparaissent, de manière éloquente, dans un sondage réalisé auprès d'hommes engagés dans une vie de pratique homosexuelle à qui on demandait quelle était la partie du corps masculin qui était pour elles la plus attirante. Or, contrairement à ce que l'on aurait pu penser, ils n'indiquèrent pas les organes sexuels masculins, mais le thorax, c'est-à-dire là où le petit enfant, entre les bras de son père, peut trouver protection et intimité.

Extrêmes et phénomènes de balancier

Il faut se libérer d'une sorte de pudibonderie affective dans l'éducation conventionnelle, même très « ouverte ». Elle est plus répandue qu'on n'ose se l'avouer Il est bien évident que je ne prône pas ce qu'on a beaucoup trop vu après 68 et qui est l'impudeur des parents vis à vis de leurs enfants. Je pense à un jeune de dix-huit ans qui me disait avoir dû interdire à sa mère d'entrer, parfois toute nue, dans la salle d'eau quand il prenait son bain. Il aurait dû l'arrêter bien avant, mais il n'avait pas osé. Dans ce domaine on est passé d'un extrême à l'autre ; mais les contraires sont dans le même genre. Justement, si on est passé à un extrême c'est qu'on venait de l'autre extrême. Il faut donc s'interroger sur une trop grande peur dans l'affectivité, sur une trop grande distance dans l'intimité familiale.

Tout cela cause des manques et des blessures affectives ; aucun d'entre eux ne comporte un déterminisme conduisant nécessairement à l'homosexualité, mais tous portent un conditionnement qui, s'ils rencontrent un terrain favorable dans la sensibilité de l'enfant, pourra disposer celui-ci au désir affectif du même sexe.

Le passage à la puberté et à sa dominante sexuelle

Ce conditionnement affectif blessé, se charge à la puberté de l'érotisation génitale que développe le corps humain à partir de ce moment. En conséquence, il va se produire, chez la personne déjà affectée par ce conditionnement affectif blessé, une recherche érotique de type sexuel, sans que celle-ci se rende compte que la part de fusion que comporte l'union conjugale est justement celle qui est impossible entre parent et enfant, c'est-à-dire dans le type de désir affectif qui l'habite elle-même. Cette affectivité frustrée d'une enfance inachevée risque alors de se couler dans un modèle de sexualité conjugale qui lui est inadéquat. Il y a donc un risque réel de « perversion psychologique », perversion qu'il ne faut pas bloquer automatiquement avec la perversité morale. La personne s'enferme dans une impasse où, plus elle va s'enfoncer en essayant de réaliser son désir affectif par la sexualité, plus elle va se découvrir insatisfaite au plus profond d'elle-même. C'est psychologiquement « pervers », en ce sens que la personne ne peut pas atteindre ainsi la fin qu'elle désire, à savoir le bonheur que donne un amour vrai envers une personne reconnue dans son altérité.

Un lien d'amitié non-symétrique du mariage

Si je suis personnellement contre la reconnaissance du « couple gay » c'est, bien sûr, pour protéger la famille, mais aussi, j'ose le dire, pour protéger la personne à conditionnement affectif vers le même sexe dans sa légitime recherche d'un amour vraiment heureux parce qu'exprimé de manière adéquate à son désir profond. En effet, proposer à celle-ci un schéma juridique pseudo-conjugal, c'est l'enfoncer justement dans ce qu'elle rêve de réaliser au plan fantasmatique mais qui lui échappera toujours, car ce qu'elle cherche, c'est son père (ou sa mère selon le cas). Or son père on ne l'épouse pas et on ne fait pas l'acte sexuel avec lui. L'intimité avec son père pour un garçon ou avec sa mère pour une fille, est d'un autre ordre, qui n'est pas sexuel car il ne relève pas de l'affectivité conjugale mais parentale.

Quel chemin proposer ?

Dans ce contexte, que dire à une personne portant un conditionnement affectif vers le même sexe et qui pressent néanmoins que son désir profond ne coïncide pas avec ses pulsions et ses fantasmes sexuels ? Je lui dirai qu'elle existe d'abord comme personne ; certes avec cette part de fantasmes, mais plus profondément avec le désir qui se cache derrière ceux-ci et qu'elle doit apprendre à déchiffrer. Elle doit chercher la fin heureuse de sa vie avec ce conditionnement, mais la fin heureuse de sa vie n'est pas purement et simplement dans ce conditionnement. La personne est plus que le conditionnement de son désir ; il en va ainsi dans toute relation authentiquement aimante, à commencer par la relation conjugale entre l'homme et la femme.

Sexualité tous azimuts et fausse promesse de bonheur

C'est un grand mensonge répandu dans de notre société que de croire que l'exercice de la sexualité et l'orgasme qu'il apporte vont apporter « le bonheur suprême ». Certes la sexualité est un bien, incontestablement ; mais elle est un bien qui est lié à toute une œuvre conjugale et familiale vers laquelle elle est orientée. Poursuivie pour elle-même, elle se révèle vite n'être que « de la monnaie de singe ». Il faut oser le dire clairement : elle n'est pas le bonheur et elle ne peut pas donner à elle seule du bonheur. Ceux qui poursuivent en vain le bonheur dans l'exercice d'une sexualité homosexuelle doivent être respectés et aimés dans leur personne mais sans complicité avec leurs actes. Mais il faut voir lucidement qu'il s'agit de personnes qui souffrent du fait de l'impasse existentielle dans laquelle elles se fourvoient. Elles sont de fait lancées dans une course sans fin après un bonheur qui fuit devant elles comme recule l'horizon.

Les grandes amitiés

Dans ces conditions, comment la personne à conditionnement affectif vers le même sexe peut-elle avancer vers une véritable moralisation de sa condition ? Par un chemin aujourd'hui bien oublié. Il a néanmoins fait l'objet de la réflexion de grands philosophes depuis l'Antiquité. Un grand sociologue et critique littéraire américain, Allan Bloom, lui-même conditionné par le désir affectif vers le même sexe, a écrit un livre intitulé L'amour et l'amitié, qui reprend tous les classiques de la philosophie et de la littérature sur ce sujet. Il est, en effet, très frappant de voir que la disparition de l'amour d'amitié et de la culture de l'amitié dans la littérature contemporaine coïncide avec l'arrivée sur le devant de la scène, par le biais de cette même littérature, de l'homosexualité. On peut dater ce phénomène à peu près du tournant du XIXe au XXe siècle, avec les dernières grandes amitiés masculines dont témoigne la littérature. Je pense à la correspondance entre Jacques Rivière et Alain Fournier qui date du début du XXe siècle et qu'évidemment aujourd'hui on lit à tort comme étant « crypto-homosexuelle ». Certes, au même moment, avec Oscar Wilde, André Gide et Marcel Proust, l'homosexualité acquérait ses « lettres de noblesse » dans la littérature et, à travers elle et d'autres arts, dans la société.

Je suis convaincu qu'il est nécessaire de redécouvrir aujourd'hui l'amour d'amitié selon toutes ses modalités d'expression, ce que les Grecs appelaient la philia et qu'ils distinguaient de l'éros. La philia consiste à trouver son bonheur dans le partage avec l'autre de la recherche vertueuse de la Sagesse, c'est-à-dire inséparablement de tout le vrai et le bien qui finalisent et donnent sens à la vie humaine, car celle-ci ne trouve qu'en eux un bonheur digne d'elle. Or, cet amour d'amitié, quel que soit le conditionnement affectif de la personne, est toujours possible. Il est évidemment beaucoup plus indispensable pour quelqu'un dont le conditionnement affectif vers le même sexe est tel qu'il ne lui permet pas d'atteindre au bonheur conjugal associé à l'éros. Mais, comme je l'ai dit, personne ne peut atteindre le bonheur uniquement par le chemin de l'éros. Tout amour, pour qu'il soit durable, doit entrer dans la philia et sans doute, ultimement, dans ce degré suprême que la religion chrétienne a appelé l'agapè : la charité.

Amitié entre parents et enfants

Une telle redécouverte de l'amour d'amitié devrait permettre d'enrichir le rapport paternel père-fils, ainsi que le rapport fraternel. Je suis convaincu que quand un homme à conditionnement affectif vers le même sexe découvre le regard paternel d'un autre sur lui, cet ami aîné peut exercer sur lui une véritable paternité de relais par rapport à celle qu'il n'a sans doute pas assez reçue de son propre père et qui lui manquera toujours. De même, quand il trouve de véritables regards fraternels posés sur lui, il peut assumer la part de solitude que lui impose son célibat, sans se sentir condamné à l'esseulement. Il peut accepter alors la « circoncision du cœur » en refusant l'illusion d'une relation fusionnelle et pseudo-conjugale avec un autre homme.

Le mariage n'est pas une thérapie

Je voudrais, en sens inverse, mettre en garde de bonnes âmes contre l'illusion d'une « guérison » du conditionnement affectif vers le même sexe par le mariage. Le conditionnement affectif vers le même sexe ne relève pas de la « maladie » dont on guérit. Elle doit être considérée plutôt comme un « handicap » avec lequel il faut vivre et réussir sa vie en apprenant à aimer et à être aimé en vérité. Ce conditionnement peut être, certes, transitoire chez le jeune qui est encore dans l'ambivalence adolescente. Après il faudra l'accepter comme un conditionnement durable. Il faudra apprendre à le porter tout en sachant qu'il ne peut pas empêcher que l'on atteigne l'amour et le bonheur qui correspondent à la dignité de la personne humaine. On peut demander beaucoup de choses à l'homme à condition qu'on le respecte dans sa soif légitime d'aimer et d'être aimé. C'est seulement ainsi qu'il peut assumer les sacrifices correspondants. Il n'y a pas d'amour vrai sans sacrifice. Il n'y a pas que l'épreuve d'un tel conditionnement affectif ; les épreuves des couples sont au moins aussi crucifiantes ! Les personnes qui ont ce conditionnement affectif peuvent donc, elles aussi, entrer dans le dynamisme d'un amour oblatif qui cherche son bonheur dans le bien de l'autre.

Il nous appartient, avec amitié, d'éclairer les personnes qui portent ce conditionnement, de les aider en ne leur cachant pas le chemin de l'amour d'amitié véritable. Mais il nous faut tout autant les aimer d'amitié en sorte qu'elles ne désespèrent pas en s'abandonnant à ce qui leur apparaît souvent comme une fatalité invincible ou, pire, comme une réprobation. Nous manquerions tout autant à l'amour que nous leur devons par la dureté du cœur que par la confusion de l'esprit.

POUR UNE REDÉCOUVERTE DE L'AMITIÉ

Comment les personnes à conditionnement affectif vers le même sexe peuvent-elles accomplir leur vie affective dans l'amitié, hors du schéma familial, puisque celui-ci ne leur est pas accessible ? La difficulté réside dans le fait que le couple est un modèle qui s'impose spontanément à elles, comme le montre la revendication du « couple gay ». Aussi la relation avec l'ami risque-t-elle d'être vécue de manière très fusionnelle, dans l'exclusion d'autres amis possibles. A l'inverse, plus la relation d'amitié devient ouverte, libre et profonde, plus elle permet d'intégrer d'autres personnes dans une vie affective non-exclusive.

L'amitié entre personnes à conditionnement affectif vers le même sexe est-elle possible ?

L'amitié entre deux personnes de même sexe est-elle possible si celles-ci ont un conditionnement affectif qui peut disposer à l'homosexualité ? Justement, ce qui peut leur ouvrir un nouvel horizon, c'est l'amitié avec une personne du même sexe, même si c'est une amitié affective, à condition que les deux amis sachent et acceptent que ce n'est pas vers un amour fusionnel qu'ils vont s'orienter. Il n'en reste pas moins que celui qui a un conditionnement affectif homophile aura un besoin primordial d'amitié avec un homme : c'est inévitable et ce n'est pas grave à condition que cela soit assumé dans le seul chemin de vie possible : celui d'un amour d'amitié non-fusionnel.

Aujourd'hui, nous sommes dans le paradoxe d'une permissivité dans le domaine sexuel et d'un refoulement puritain de l'affection entre hommes dans le domaine de l'amitié. Les femmes réussissent mieux : il existe davantage de possibilités d'expression de l'affection entre elles, sans que cela soit considéré comme une proposition sexuelle. Mais, chez les hommes, on constate actuellement en Occident un grand refoulement affectif. Je pense que cela doit commencer dans la relation des pères à leurs fils. Ce refoulement explique pour beaucoup la montée actuelle de l'homosexualité. En effet, notre culture ne propose plus comme modèle affectif le chemin de l'amour d'amitié. En même temps on propose, comme réponse au besoin affectif, une permissivité sexuelle croissante sans aucune éducation sentimentale.

Pour une éducation sentimentale

Il faut oser proposer à nouveau une vraie éducation sentimentale. La lecture des oeuvres littéraires en constituait une et elle permettait à beaucoup jeunes gens de ne pas passer trop vite à l'acte, tout en affinant et en épanouissant leur affectivité amoureuse naissante. Cette éducation retardait le moment de la relation sexuelle jusqu'au mariage, tout en développant les qualités de cœur à travers l'amitié. L'éducation sentimentale permet, en effet, de gérer les échanges affectifs entre les personnes de façon à ce que la sexualité puisse s'exprimer dans le cadre qui est le sien, à savoir le mariage, mais aussi pour que se développent de réelles amitiés. Il est important que les célibataires, mais aussi les personnes mariées, connaissent cette amitié réciproque, car elles peuvent beaucoup s'apporter entre elles. Les gens mariés ont besoin, eux aussi, de cette amitié : l'amour conjugal ne suffit pas. Beaucoup de couples ne tiennent pas aujourd'hui à cause du manque d'amour d'amitié.

D'où vient cette carence ? Sans doute de la très grande compétitivité qu'impose notre société moderne où les individus sont mis en concurrence. Les solidarités que connaissaient les sociétés plus archaïques, où il fallait avoir des amis pour tenir, n'existent plus aujourd'hui : chacun est livré à lui-même. Comme le besoin affectif demeure, que reste-t-il pour le combler ? Une sexualité désordonnée. Elle est la conséquence d'une très grande pauvreté affective et sentimentale.

Quand on regarde les modèles d'amitié que proposent l'histoire et la littérature, on voit que les personnes s'ennoblissent sur ce chemin, et que même une affectivité avec un conditionnement affectif vers le même sexe peut trouver une expression amicale qui respecte l'autre, qui l'aide à devenir lui-même. N'est-ce pas cela la grande beauté de l'amour humain ?

L'AMOUR D'AMITIÉ.

Un amour oblatif

L'amour d'amitié se distingue de l'amour de convoitise, lequel est orienté vers les biens purement sensibles, c'est-à-dire des biens inférieurs à la noblesse de la personne humaine. Ces biens, en effet, ne sont pas aimés pour eux-mêmes, mais pour notre propre avantage. « L'attachement pour les choses inanimées ne se nomme pas amour d'amitié. En effet, il n'existe pas d'attachement en retour, et nous ne voulons pas le bien pour elles. Il serait sans doute ridicule de vouloir du bien au vin ! Toutefois, on veut qu'il se conserve, de façon à l'avoir pour soi ! » (Éthique à Nicomaque, livre 5, chapitre 2, 1155 b 27-31). Cet amour de convoitise est donc narcissique, égocentrique. L'amour d'amitié, au contraire, est toujours oblatif : on aime l'ami pour lui-même et c'est seulement ainsi que l'on trouve du bonheur à l'aimer. Notre amour s'achève et se repose en l'ami lui-même et non d'abord dans notre plaisir. Voilà pourquoi l'ami ne peut être qu'une personne humaine, puisqu'on ne peut aimer d'une manière oblative qu'un bien qui a une certaine valeur absolue. Or seul, parmi les réalités visibles, l'homme se présente à nous comme quelqu'un dont la dignité s'impose comme égale à la nôtre. « I1 serait indigne d'en user. Mais de toutes les autres réalités, il est légitime d'user. Pour l'ami, nous disons qu'il faut vouloir ce qui est bon pour lui » (Éthique à Nicomaque, livre 5, chapitre 2, 1155 b 31).

De l'amour envie à l'amour désir

La première caractéristique de l'amour d'amitié est donc l'oblativité. Certes ce n'est pas la seule, mais elle en constitue la caractéristique essentielle. Quelles conséquences cela aura-t-il concrètement pour la personne concernée par un conditionnement affectif vers le même sexe ? Il me semble que tout l'enjeu consiste à passer d'un amour-envie à un amour-désir. On a envie de quelque chose ; on peut avoir aussi envie de quelqu'un, mais alors on est déjà en train de le traiter comme une chose. C'est ce que disait Aristote à propos du vin. On peut croire qu'on aime quelqu'un parce qu'on a envie ou besoin de lui. Je ne dis pas que l'amitié est sans utilité ; mais cela ne viendra qu'en second lieu. En effet, nous sommes des êtres humains limités et il est normal que notre désir dans l'amour ne soit pas un désir purement désintéressé. Le « pur amour » absolument désintéressé n'existe pas chez l'être humain ; c'est une utopie folle et orgueilleuse que de prétendre le contraire. La psychanalyse, mais bien auparavant déjà les moralistes, ont dénoncé celle-ci depuis longtemps. On a besoin non seulement des choses inanimées mais aussi de l'amour d'autrui. Il y a une part de besoin et donc de convoitise dans l'amour, même dans l'amour d'amitié. C'est quelque chose qui nous est nécessaire pour nous accomplir dans notre humanité.

Il ne faut donc pas avoir honte de cet aspect de besoin que comporte même l'amour d'amitié ; mais il faut savoir s'il va être premier ou non, si c'est lui qui finalise ou non la relation entre les êtres humains. Est-ce que cette relation va être commandée d'abord par l'envie qu'on a de l'autre ? Vais-je d'abord me demander si j'ai envie ou non de la personne que je rencontre ? Tant qu'on en reste à l'envie et à la convoitise, cela montre qu'on n'est pas descendu jusqu'au désir du cœur. Mais alors, qu'est ce que le désir de l'autre, s'il n'est pas d'abord la convoitise ?

Le désir vise un bonheur au-delà du plaisir

Dans le vocabulaire courant, le mot désir est extrêmement dégradé ; souvent il n'est utilisé que pour désigner la pulsion sexuelle. Or le désir, c'est le désir d'aimer et d'être aimé. Le désir, c'est ce qui me tourne vers l'autre personne. C'est quelque chose de très noble. Certes, il peut déclencher la pulsion sexuelle, mais c'est quelque chose d'infiniment plus profond qu'elle. Si nous revenons sur notre vécu affectif, nous constatons que notre désir était infiniment plus profond que les envies successives que nous avons pu avoir.

Tout l'enjeu de l'amour d'amitié réside dans la question : est-ce qu'on va se tromper en suivant son désir ? Est-ce qu'on va descendre assez profondément dans son cœur pour atteindre vraiment ce niveau du désir, ou est-ce qu'on va croire être dans le désir du cœur alors qu'en fait on en reste à des envies successives et finalement décevantes. On va de convoitise en convoitise et on en reste au type d'amour qui correspond aux choses inanimées et non pas au personnes. Mais, à force de courir après ses envies, on finit par perdre son cœur, parce qu'on a mis son cœur dans des choses qui n'avaient pas la noblesse pour laquelle l'homme est fait. Il est normal qu'on use des choses et que notre rapport à elles soit commandé par le besoin, même si on ne doit pas s'asservir aux choses. L'asservissement à l'autre, soit parce qu'on utilise cet autre, soit parce qu'on se met par rapport à lui dans une telle dépendance que c'est lui qui nous utilise, montre qu'on en est resté au domaine des envies. Cela ne veut pas dire que dans le désir du cœur on n'a pas besoin de l'autre. On en a certes besoin mais à un niveau beaucoup plus profond que celui de l'envie. Il ne faut donc pas avoir honte ni peur de regarder ce besoin, mais il faut aller le chercher au cœur du désir d'amour et ne pas le confondre avec le besoin, tel qu'on peut l'avoir par rapport à une chose. Dans l'amour on a besoin que l'autre existe et accepte d'exister en communion avec nous, mais ce besoin, parce qu'il vise la personne elle-même, nous respecte l'un et l'autre dans notre liberté, à la différence de la pulsion et de l'envie.

Quel est mon désir réel ?

Il faut oser regarder en face notre désir d'amour, ne pas en avoir peur et, pour cela, creuser assez profond en lui. Nous sommes trop souvent des miroirs les uns pour les autres, miroirs qui peuvent être fascinants à certains moments et repoussants à d'autres, si on en reste au niveau superficiel de la convoitise. C'est important de reconnaître en soi-même son désir d'amour et de le recevoir aussi des autres.

On porte ce désir d'aimer et d'être aimé par quelqu'un. Cela ne veut pas dire que c'est un désir exclusif, sauf dans l'amour conjugal. Mais c'est un désir d'amitié qui est autre chose qu'une convoitise. Celle-ci est mauvaise parce qu'elle ne vise pas la personne aimée comme telle. Dans la convoitise, on ne se laisse pas toucher par l'autre en tant que personne. On rabaisse l'autre au rang d'une chose. En revanche, il appartient à la noblesse de l'homme de désirer aimer et être aimé par un sujet autonome. C'est même là que réside l'enjeu fondamental de la vie humaine dans sa relation avec autrui. Celle-ci est placée sous le signe de l'amour et il ne faut pas avoir peur de cela ; non de l'amour de convoitise, certes, mais d'un amour qui désire une vraie relation interpersonnelle.

L'amour conjugal n'est pas la forme ultime de l'amour entre les humains

On ne voit pas pourquoi l'amour d'amitié n'existerait que dans cette forme tout à fait particulière qu'est l'amour conjugal. Je dirais que, l'amour conjugal étant unique et exclusif, il est en cela exceptionnel. Il n'est qu'une réalisation très particulière dans le champ si vaste de l'amour d'amitié. Or l'amour d'amitié donne sens au désir affectif de l'homme dans toute son ampleur, même si c'est l'amour conjugal qui seul a pour mission de transmettre la vie humaine dans la cellule de la famille et de contribuer ainsi par la procréation à la propagation de l'espèce humaine. C'est l'amour d'amitié qui donne goût à la vie, selon cette parole de la Bible: « Un ami fidèle, c'est un élixir de vie ». Un élixir de vie fait qu'on a envie de continuer à vivre. L'élixir, c'est ce qui vous maintient jeune alors que vous vieillissez, et qui vous donne envie de vivre pour voss amis. Dans l'amour conjugal, on donne la vie à ses enfants ; dans l'amour d'amitié, on trouve et on donne le goût de vivre.

« Avoir » quelqu'un est-ce l'amour ?

C'est donc à ce niveau que se situe le besoin de l'amour d'amitié. On est toujours tenté de rabaisser ce besoin, qui vient du désir d'amour interpersonnel, pour en faire une envie, la convoitise d'« avoir » quelqu'un. « Avoir » quelqu'un, voilà une expression terrible, même quand elle est dite à la légère. Cela peut même prendre le sens le plus atroce : je vais l'« avoir », au sens de lui tendre un piège pour le posséder, même quand je veux qu'il soit à moi. Même l'expression banale « j'ai un ami » est un peu piégée, parce que l'ami ne nous appartient jamais au sens de l'« avoir ». Dans l'amitié s'opère le passage de l'avoir à l'accueil de l'autre dans son être personnel.

Aimer d'amitié, c'est « exister » pour quelqu'un. Vouloir exister pour quelqu'un, c'est se mettre en peine pour lui montrer qu'il compte pour nous et que c'est un bonheur d'être en relation avec lui. C'est aussi exister pour lui, en lui disant par tout notre comportement : « J'existe pour toi, je compte pour toi, ce que je suis et ce que je fais pour toi a de l'importance pour toi aussi et te rejoint ». C'est un don réciproque et gratuit, c'est pourquoi il ne donne pas de droits sur l'autre. L'avoir donne des droits ; tout le domaine de l'économie, du commercial, est régi par l'avoir. Le domaine de l'avoir est régi par la justice : « donnant-donnant ». La justice, c'est la mesure dans l'échange et dans les partages. Alors que dans le domaine de l'amitié, on touche à l'être personnel qu'on n'a pas le droit de posséder.

L'appartenance mutuelle dans le mariage pour faire ensemble une vie familiale.

Voici la particularité du mariage : dans l'échange des consentements conjugaux, l'époux dit : « Je te prends pour épouse et je me donne à toi ». Et 1'épouse dit de même : « Je te prends... et je me donne ». Il y a vraiment un échange, ce sera l'échange des corps. C'est très beau, mais ce sera toujours une tentation dangereuse que de vouloir imposer à tout amour d'amitié, aussi intense soit-il, un accomplissement sous forme « d'avoir », tel qu'il existe dans l'amour conjugal. Dans l'amour conjugal, on peut dire : « J'ai des droits sur toi, tu es à moi ». Celui qui est ami et non conjoint, n'est jamais à moi.

L'amitié dans sa gratuité laisse l'autre à sa vie.

Dans l'amitié, j'existe pour l'ami et il existe pour moi. La modalité de l'amour d'amitié n'est pas exclusive car elle ne vise pas à l'avoir comme conjoint pour faire sa vie ensemble, elle est fraternelle et non conjugale. D'ailleurs, l'aboutissement parfait de l'amour conjugal lui-même, par delà la mission familiale de la procréation et de l'éducation des enfants, c'est l'amour d'amitié. Mais cela s'accomplit justement une fois que l'appartenance exclusive, liée au couple en vue en vue de la procréation et de la famille, s'est dépassée dans une vraie amitié fraternelle entre le mari et la femme.

Dans l'amour d'amitié, nous n'avons pas de droits. C'est la grande pauvreté, et la grande beauté en même temps, de l'amour d'amitié que d'être vécu les mains ouvertes. Les mains ouvertes pour donner, les mains ouvertes pour recevoir, mais sans jamais se refermer sur le don. Il est très significatif que, dans l'échange des consentements conjugaux, le mari et la femme se prennent la main pour se dire : « Je te prends pour épouse et je me donne à toi », « Je te prends pour époux et je me donne à toi ». Ils se prennent la main pour se donner. Il peut être important et pleinement légitime de serrer les mains d'un ami, mais ce n'est pas pour les prendre. Cela veut dire : « J'existe pour toi ». Cela ne veut pas dire: « Je te prends » ou « tu me prends ». S'il en va ainsi pour les mains, on comprend pourquoi la prise de possession de l'autre, que comporte l'acte sexuel, est inadéquate dans l'amour d'amitié. Dans celui-ci, on renonce à prendre possession de l'autre ou à vouloir être pris par l'autre. Cela ne veut pas dire qu'on doive renoncer à toute manifestation sensible de tendresse, à toute intimité corporelle, mais pour que cette manifestation reste vraie il faut être au clair avec son propre désir. Il ne faut pas éluder des questions comme : Qu'est-ce que je suis en train de faire ? Qu'est-ce que je suis en train de rechercher ? Est-ce que je suis en train d'aller à la rencontre de l'ami ou est-ce que je suis en train de mettre la main sur lui pour me l'approprier ?

Face à l'angoisse de l'abandon, les mains ouvertes de l'amitié

Il faut regarder les choses en face : notre angoisse à tous, et tout particulièrement aux personnes à conditionnement affectif vers le même sexe, c'est l'angoisse d'être abandonné. Nous en avons une peur terrible, c'est probablement, notre blessure fondamentale : ne plus être aimé, être « lâché ». Alors, cela donne toute sorte de comportements défensifs, souvent névrotiques. On a tellement peur d'être « lâché » qu'on « lâche » à l'avance ; ou, au contraire, on s'accroche de manière désespérée. Tous ces comportements montrent qu'on n'est pas au clair avec son propre désir et que d'une certaine manière on s'enfonce dans une voie sans issue. Plus on s'obstine à vouloir « avoir » quelqu'un, plus il nous échappe.

Dans l'amour d'amitié, on ne peut qu'être dans une attitude de mendiant. Si cet amour est si beau, s'il peut être un lieu spirituel, c'est qu'il nous met dans une attitude de profonde humilité. Il implique que l'on devienne non pas dépendant de l'autre, parce que la dépendance par rapport à l'autre est une forme de convoitise, mais relatif à l'autre. On devient relatif à l'autre en acceptant que son amour pour nous ne nous est pas dû. On lui dit : « Si tu veux, si tu veux bien de moi, si tu veux accepter que j'existe pour toi, si tu veux que j'aie une place dans ton cœur, dans le chemin de ta vie, et bien je suis là et c'est ma joie ! ». Quand on se positionne comme cela, on se rend compte que finalement tout devient plus simple. On peut mettre très longtemps à s'en rendre compte et avoir beaucoup de mal à y croire. Mais une fois qu'on s'est décidé à aborder ainsi ceux dont on désire l'amitié, il est bien rare qu'on essuie des refus, sinon parce que l'autre n'ose pas encore y croire. C'est un don, un grand don, c'est une grâce. Il n'est pas donné de le vivre avec tout le monde.

Blessé par l'amour d'amitié

Dans l'amitié il y a l'amour bienveillant et désintéressé accompagné de l'affection du cœur. Il ne nous est pas donné d'avoir de l'affection pour tout le monde et il ne faut pas s'inquiéter de cela. L'affection, c'est un mystère : il semble que nous percevions certaines personnes à un niveau si profond d'elles-mêmes, que le fond de leur être nous blesse d'amour. Je n'hésite pas à employer le mot « blesser » : on est blessé dans l'amour d'amitié autant que dans l'amour conjugal.

Blessure, au sens où la blessure ouvre et fait qu'on est relatif à l'autre. Le signe de l'affection d'amitié, c'est qu'il se produit comme une vulnérabilité à l'être le plus personnel de l'ami, comme une intuition qui fait rejoindre justement l'autre non pas dans tel ou tel aspect extérieur (attirant ou pas attirant), justement pas dans tout ce qui susciterait les convoitises, les envies ou les répulsions. L'amitié nous fait toucher ce que l'autre a d'absolument unique.

Affection et beauté dans l'amour d'amitié

Dans l'amitié, il nous est donné de percevoir la beauté de la personne humaine, sa beauté unique. Ce n'est pas une beauté standard, qui fait « flasher » pour elle parce qu'elle correspond à notre type, parce qu'elle nous séduit idéalement. Ce n'est pas du tout cela, c'est même tout le contraire ! Il s'agit de saisir l'autre, de le toucher et d'être touché par lui au niveau le plus profond de soi-même, qui fait qu'à ce moment il va nous devenir cher. C'est cela l'affection du cœur. Etre affecté c'est être touché. Cela se passe dans un regard, une inflexion de voix, un geste, une manière de marcher. Ce n'est pas nécessairement ce que la personne a de plus beau, c'est souvent tout au contraire très lié à ce que l'autre a de plus fragile, de plus vulnérable. Ce n'est pas du tout ce qu'elle a de plus fort. C'est pourquoi on est loin, si loin, dans l'amour d'amitié de tout le domaine de la séduction. Dans celle-ci, il y a un tel égarement narcissique du désir ! La séduction utilise à fond justement la convoitise pour capter, captiver l'autre malgré lui ; alors que l'amour appelle l'autre dans sa liberté et donc met l'un et l'autre à nu dans ce qu'ils ont de plus pauvre, de plus humble.

Une relation unique...

L'amour d'amitié, c'est d'accueillir l'autre, de se laisser toucher par l'autre en le rejoignant à la fine pointe de sa personnalité, là où il est unique et donc complètement irremplaçable. Lorsqu'on a touché ce point, on est délivré de tout exclusivisme, parce qu'on sait que de toute façon, l'amitié entre deux personnes se situant à ce niveau unique, chaque relation d'amitié sera toujours unique. Il n'y a aucun souci à se faire. Si l'ami a d'autres amis, cela est tout à fait souhaitable et doit nous réjouir. En effet, le « parce que c'était lui, parce que c'était moi » de l'amitié selon Montaigne n'est pas interchangeable et chaque ami est unique.

...mais non-exclusive

L'amitié n'est pas exclusive, car elle met en relation des personnes à partir de ce que chacune a d'unique. Je serai donc toujours unique pour mon ami. Dans notre amitié personne ne pourra me remplacer, jamais. De même, l'ami restera toujours unique pour moi. Même s'il y a, c'est sûr, des limites à la multiplication des amitiés parce qu'on est dans le temps, il y a dans l'amitié une sorte d'aspiration à l'éternité qui veut donc que ces amitiés se multiplient. Notre capacité d'amitiés est limitée par notre vie, par nos journées de vingt-quatre heures, par notre travail, du fait qu'on ne peut pas honorer, donner un minimum de temps à une multiplicité d'amitiés. Mais potentiellement l'amitié doit rester ouverte à tout être humain.

Reçue comme un don

Le signe de cela, c'est que nos plus belles amitiés ne sont pas celles que nous avons d'abord choisies. Bien sûr, il y a toujours un choix dans l'amitié, et il faut qu'il y ait un choix, mais le choix n'est pas premier. Il y a des êtres qui nous sont comme donnés. Donnés, parce qu'on les rencontre, car on aurait pu ne pas les rencontrer. Donnés ensuite parce qu'un déclic se produit, mais sans l'avoir prévu ni même voulu à l'avance. Il n'y a pas eu de projet de mainmise, comme dans la convoitise. Parfois même c'est sur un laps de temps assez long que ce déclic se produit. Il y a des personnes qui ne sont que « bons amis » pendant un certain temps, c'est-à-dire des personnes qui ressentent une sympathie réciproque. Mais on n'est pas blessé d'amour tant qu'on n'a pas pressenti ce que l'autre a d'absolument unique. On le sait intellectuellement, mais on ne l'a pas ressenti. Or l'affection de l'amitié, on la sent.

Don que l'on peut ressentir, accueillir et ratifier

Cette affection indique quelque chose d'extrêmement important, qui est l'ouverture du cœur au-delà de ce que l'on peut contrôler : on est blessé d'amitié, c'est vraiment quelque chose que l'on subit mais non comme une passion qui vient de nous. Ensuite on peut ratifier ou ne pas ratifier cette relativité à l'autre. On peut très bien dire : non, je ne veux pas exister en relation à cette autre personne pour telle ou telle raison. Mais on ne pourra jamais complètement l'oublier. On pourra ne pas donner suite à une amitié, mais on reste blessé par rapport à cet être et on le saura toute sa vie. On est marqué pour toujours, parce que ceux qui nous blessent d'amour dans l'amitié sont des personnes qui jouent un rôle important à un moment de notre vie et nous dans la leur. Malheureusement, il arrive que parfois on ne sache pas saisir ces dons d'amitié. Quand on acquiesce à cette ouverture de l'amour d'amitié, on accepte de partager à un autre notre vie intime. On expose davantage sa vulnérabilité à cet autre, mais on a moins peur de le faire parce qu'on distingue mieux l'affection d'amitié par rapport aux convoitises des sens, aux fantasmes de l'imaginaire etc.

L'amitié rend l'effort oblatif plus facile et plus doux.

En effet, que cherche-t-on en voulant assouvir les besoins et les convoitises ? On se cherche soi-même. On cherche des êtres à « consommer ». Or, « consommer » c'est consumer, anéantir en réduisant l'autre en tant qu'autre. En revanche, le désir de l'amour d'amitié c'est que l'autre soit vraiment lui-même. Dans cette perspective, les sacrifices qu'exige le respect de l'autre dans l'amitié sont assez faciles et doux, puisqu'on sait que notre désir le plus profond ce n'est pas d'« avoir » l'ami, mais qu'il existe comme autre pour nous. En effet, si on veut qu'il existe pour nous, il faut qu'il existe en lui-même. Si je veux l'« avoir » au prix de son existence autonome, en forçant sa liberté, je n'aurai rien ou, pire, je n'aurai qu'une apparence illusoire. Il me satisfera au niveau de ma convoitise immédiate mais, très rapidement, je me retrouverai avec rien, encore plus assoiffé, car cette amitié que j'aurai consumée aura un goût de cendre.

La fidélité propre à l'amour d'amitié

Si on est prêt à vivre l'amitié dans la confiance en l'autre, on peut espérer avoir des amis, savoir les accueillir et même aller à leur rencontre sur le chemin de la vie. Je ne dis pas qu'il faut chercher à tout prix l'Ami avec grand A. Cet Ami nous l'imaginerions trop comme ce que nous aurions voulu être en une idéalisation quelque peu idolâtre. Il faut accepter par avance les limitations de l'ami par rapport à nos attentes. De même, dans l'amour d'amitié la fidélité n'est pas une fidélité exclusive, qui exigerait de ne pas avoir d'autres amis, mais celle de rester fidèle dans cette communion qui s'est établie avec l'ami, au niveau le plus profond de notre être personnel. Cette fidélité peut passer par des silences, des séparations, par beaucoup de renoncements qu'impose la vie, mais en profondeur la communion subsiste. C'est pourquoi, dès que la présence de l'ami nous est rendue, la communication se rétablit aussitôt, parce qu'on est resté ouvert à l'autre. Cette disponibilité peut être plus ou moins actualisée, mais elle demeure. C'est cela la fidélité en amitié.

Il est vrai qu'on peut se trouver, selon le cas, dans des situations très différentes. Certains ont une expérience positive de ce type d'amitié, même très positive : elle renvoie pour eux à des noms précis. D'autres ont une expérience beaucoup plus douloureuse, en ce sens qu'ils ont eu des attentes qui ont été frustrées, parce qu'elles n'ont pas rencontré de réponse authentique. D'autres sont en train de découvrir en eux-mêmes ce que peut être ce désir profond d'amitié par delà les convoitises et les envies qu'ils avaient connues auparavant. Mais, peu importe, l'essentiel c'est d'avoir entrevu la beauté de l'amour d'amitié et d'avoir pressenti que ce désir d'amitié est latent en eux, même quand il se cherche à travers les expériences caricaturales et trompeuses de l'amour de convoitise.

Si le désir d'amour d'amitié peut tellement se caricaturer dans des convoitises multiples, décevantes et parfois même destructrices, c'est que celui-ci représente en lui-même quelque chose de très précieux pour l'homme. Aussi, l'amour d'amitié est-il d'autant plus menacé qu'il donne sens à la vie humaine. Mais un tel trésor ne vaut-il pas la peine d'être recherché à travers les rencontres humaines que nous faisons dans la vie, même s'il se présente le plus souvent dans notre monde actuel comme un continent inexploré.