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Parce que c'est toi.

Je t'écris déjà, alors que nous nous connaissons depuis même pas deux ans et que nous venons de nous rencontrer personnellement depuis seulement quelques mois, parce que je pressens que bientôt tu partiras. Non certes que tu me quitteras, au contraire ! Mais que la vie, implacablement, éloignera nos vies l'une de l'autre. Il en a été déjà comme cela avec les deux autres amis que j'ai aimés et aime toujours d'amour, comme je sais maintenant que je t'aime. Je te parle donc au passé car je sens les jours de notre présent, ces jours qui ne reviendront pas, nous fuir comme l'eau entre les doigts.

Au fond j'ai perçu combien nous étions accordés depuis que je t'ai rencontré. J'ai tout lu dans ton regard, ce regard à la fois doux et déterminé, avec cette pointe de tendresse malicieuse qui brille souvent au fond de tes yeux noisette. Un regard d'enfant sérieux et responsable, le regard d'un homme adulte qui porte en lui une enfance encore vivante. C'est si rare ! Comment n'aurais-je pas été conquis par ce que je devinais dans ce regard qui s'arrêtait paisiblement et longuement sur le mien ? C'était pendant mes cours et ni l'un ni l'autre nous n'en étions troublés. A ces occasions nos regards ne se sont jamais ni cherchés, ni fuis, il se rencontraient souvent dans une présence sereine comme le repos qu'apporte la certitude. Il n'en allait pas de même, hélas, dans les conversations de groupe pendant les intercours. Là, sous les yeux des autres étudiants, tu étais moins à l'aise, passant d'une légèreté trop désinvolte pour ne pas sonner comme un peu artificielle à un isolement quelque peu maussade. Quant à moi, tout en parlant distraitement avec les autres, je me retranchais dans une rêverie intérieure où je te rejoignais hors de ce cadre convenu où il m'était insupportable d'avoir à te croiser.

Pourtant je ne souffrais pas, car j'ai su depuis le début qu'il en allait de même pour toi. Et pourtant tout cela avait l'air fou. Toi, étudiant, dans ta vingtaine finissante, et moi, ton professeur, d'un âge qui fait de moi un vieux pour ta génération. Mais justement tu n'es pas de ta génération. Tu ne vis pas pour autant un rêve rétro dans le passé. Non, tu es simplement toi-même, seulement et exclusivement toi-même, avec une telle force tranquille que je ne puis voir en toi un jeune. Tu n'as pas les angoisses et les incertitudes qui poussent tant de jeunes à s'identifier à leur génération à travers des modes et des tics. En moi tu as osé aimer lucidement, sans l'ombre d'un jeu de séduction, même pas un prof d'âge moyen encore attrayant, mais un homme entrant dans l'automne de sa vie, automne dont tu a fais d'ailleurs un flamboyant été indien. Tu m'as aimé, certes, comme un aîné et un père, mais aussi comme un égal, un frère et un ami. Je te donne à ton tour la parole, dans la lettre où tu me déclarais pour la première fois cet amour d'amitié dont nous avions parlé sans trop dire qu'il nous concernait en premier chef. Car nous avons eu longtemps des délicatesses et des timidités qui nous retenaient de parler de nous deux. D'une part parce que chacun était sûr de l'autre au fond de lui-même, mais aussi parce qu'il avait peur de blesser par maladresse le cœur de l'ami qu'il savait vulnérable. Voilà ce que tu m'écrivais, alors que tu me vouvoyais encore :

« Déjà, depuis le début de l'année, depuis notre premier cours, j'étais captivé. Votre regard pénétrant et bienveillant, votre voix emprunte d'une douceur inimitable, vos propos sages et votre présence attentive m'ont conquis. Dans vos yeux, d'abord, j'ai tout vu et tout compris. Et puis nous nous sommes connus. D'abord par le biais d'une conversation téléphonique, suivie peu de temps après par une rencontre, chez vous. (...) Déjà c'était vous que je "voulais". Mais pas le "vouloir" captateur et oppresseur que nous connaissons malheureusement trop bien, mais le "vouloir" d'amitié, d'amour d'amitié, qui fait que deux êtres sont faits pour se rencontrer et tisser des liens d'une autre dimension, d'une autre qualité dans un don total, mêlé de confiance réciproque et de respect mutuel. Par bonheur et par grâce, cette rencontre a eu lieu et elle dure. Mon cœur est plein de reconnaissance pour ce don qui m'est fait et dont, en toute honnêteté, je me sens toujours indigne, malgré les réponses affectueuses et sincères, je le sais, que vous avez déjà apportées à mes réflexions. Je vous aime, cher père-frère et tendre ami. Je ne veux que votre bonheur. Votre joie. Votre paix ».

Cette joie, cette paix, ce bonheur, tu les as par la suite scellés à jamais en moi quand tu mas donné tes mains, quand tu es venu dans mes bras, naturel et serein comme toujours, pour reposer longuement ta tête au creux de mon épaule. Mon ami que j'aime parce que c'est toi, comment, ayant reçu de toi un cœur ainsi donné, n'accepterais-je pas désormais tout ce qui doit venir : ton départ, l'éloignement qui s'en suivra, ma solitude et les jours qui déclinent quand la vie s'en va vers l'hiver ? Notre amour d'amitié n'est-il pas pour moi comme ces fruits tardifs de l'automne, dont on dit qu'ils sont les plus doux et parfumés, comme un des derniers cadeau de cette vie et un avant-goût d'éternité ?