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LETTRE A L'AMI AIMÉ

Mon ami bien aimé,

Je t'adresse cette lettre-mémorial en étant bien conscient de toute la distance qu'elle doit parcourir pour te rejoindre en ce lieu si éloigné de moi, où ta destinée t'a placé depuis bien des années maintenant. Je te l'envoie néanmoins, sûr que tu sauras l'entendre car, depuis notre lointaine rencontre, il ma été donné de connaître ton cœur. Je ne puis dire avec certitude si je l'ai connu parce que je t'ai aimé ou si je t'ai aimé parce que je l'ai connu. L'un et l'autre m'ont été donnés ensemble en un instant, dès que nous fûmes pour la première fois mis en présence l'un de l'autre, quand tu m'as laissé plonger mon regard dans le bleu profond du tien. Alors, l'enfant que je n'ai jamais cessé d'être a rejoint pour toujours l'enfant que tu portes encore en toi.

Par une soirée dont la brume légère annonçait déjà l'automne dans ce centre de la France, j'arrivai dans les communs d'un château qui devaient être le cadre d'une semaine d'études universitaires. J'étais pourtant venu là avec des pieds de plomb, comme un automate, en titubant intérieurement à la manière d'un boxeur groggy. J'avais une petite vingtaine d'années et je m'étais laissé prendre quelques mois auparavant dans une dépendance affective envers un de mes camarades de faculté. Je croyais être amoureux de lui, ce qui à mes yeux signifiait qu'à vingt-trois ans je me découvrais homosexuel. A cette angoisse s'était ajoutée celle que provoquait en moi son comportement instinctivement séducteur. Il avait besoin de l'image valorisante de lui-même que lui renvoyait le miroir de l'étudiant brillant que j'étais. Il m'avait donc fait subir des hauts et des bas capricieux, au gré de son besoin de séduction. Je m'étais libéré de cet asservissement en rompant d'un coup avec lui, mais de cette déception sentimentale j'étais sorti intérieurement en charpie.

C'est au seuil de cette maison que tu vins au devant de moi et que tu m'ouvris la porte de ton regard jusqu'au fond de ton âme. Savais-tu ce que tu faisais, ou agissais-tu simplement poussé par cette bienveillance qui t'est si spontanée ? Nous ne nous redisons plus explicitement depuis si longtemps qui nous sommes l'un pour l'autre, que je suis obligé de me remémorer tes lettres. Elles arrivèrent sans interruption, tant que nous restâmes éloignés après cette première rencontre, pour me dire et me redire que tu m'avais toi aussi reconnu et aimé dès ce premier instant. C'est par le regard qui rejoint le cœur de l'autre que nous nous sommes découverts et c'est dans cette rencontre intérieure que nous nous sommes aimés. Certes, tu étais grand, beau et distingué. Mais notre attirance réciproque, comme nos affinités d'intérêts, de goûts, de milieu et de tempérament, n'auraient pas éveillé en nous un tel amour s'il n'y avait pas eu cette indéfinissable rencontre de nos enfances, ces enfances que l'un et l'autre nous portons cachées au plus intime de nous. Je me souviens d'avoir souhaité que tu fusses laid, pour être sûr et te prouver que je t'aimais à partir de ton cœur et non pas de ton aspect physique ou de ton rayonnement social.

En un instant, mon ami aimé, en plongeant mon regard dans le tien et en reposant en toi, j'ai été reconstruit intérieurement dans la paix pour toujours. J'ai su que j'étais aimé à un niveau de profondeur tel qu'il me révélait à moi-même d'une manière inouïe et me réconciliait avec l'enfant que j'avais été et que j'avais fui jusque là. J'ai su que cet amour était non seulement pour toute cette vie, mais qu'il attestait l'existence de la vie éternelle. Oui, nous avons connu l'amour et nous y avons cru. C'est cela qui l'a rendu non seulement durable, à travers tant d'années écoulées loin l'un de l'autre et tant de vicissitudes vécues chacun de son côté, mais de plus en plus fort et profond. Au point qu'il en est devenu silencieux, sans doute trop. Non que nous ne nous parlions plus, nous qui nous appelons si souvent pour partager l'essentiel et aussi l'éphémère. Mais nous n'osons plus le célébrer dans la tendresse et je crois que nous avons bien tort, parce que cela nous protègerait l'un et l'autre dans les jours mauvais où rôde le désespoir.

La raison de notre silence réside sans aucun doute dans le fait que, dans notre jeunesse, la célébration de la tendresse fut un moment obscurcie par une ombre. Certes, en découvrant notre amour je sus aussitôt, avec une certitude absolue, que c'était tout autre chose qu'une passion homosexuelle et que cet amour d'amitié était celui que j'avais attendu en vain de l'étudiant qui m'avait rendu dépendant de lui. Nos premiers échanges intimes de paroles et de gestes furent un authentique don de tendresse dans le respect de l'autre. Mais plus tard, poussés non par cette tendresse mais par la curiosité face à l'inconnu et par les pulsions charnelles propres à notre âge, nous fîmes ensemble l'expérience de la sexualité partagée. Celle-ci ne nous était-elle pas promise fallacieusement par la culture et la mentalité dominantes comme le sommet de la communion entre deux êtres ? Certes nous la vécûmes selon les modalités de respect et de délicatesse les moins défavorables à cet amour d'amitié qui habitait nos cœurs. Et pourtant elle nous fit découvrir, somme toute assez vite, que le mécanisme de la recherche de la jouissance entre deux hommes jouait en définitive, par son manque de vraie complémentarité conjugale et d'authentique finalité familiale, contre l'amour d'amitié qui nous unissait. Nous pressentîmes avec effroi qu'en utilisant l'autre comme instrument dans la recherche de son plaisir chacun de nous risquait, par suite du dessèchement du cœur, de le perdre tôt ou tard comme ami aimé. L'engrenage de la recherche toujours plus poussée de la jouissance se révéla générer une frustration affective susceptible d'exaspérer la pulsion sexuelle jusqu'à la violence et le sado-masochisme. Cette prise de conscience nous libéra et c'est dans la joie que nous choisîmes, par conviction de conscience mais aussi pour garder l'amour de l'autre, la voie de l'amitié avec ses exigences.

Malheureusement en nous arrachant à l'implacable et fatale logique de l'homosexualité, nous avons du même coup laissé depuis lors notre amour d'amitié comme un mystère enveloppé de silence, que nous n'osons effleurer que par allusions indirectes, de peur de le compromettre à nouveau. Et pourtant, ami aimé, je peux te dire que les nombreux moments de vraie et pure tendresse partagés jadis avec toi et toujours vivants en moi ont non seulement recouvert mais effacé jusqu'au souvenir de ces actes sexuels à l'arrière-goût amer, dont il ne me reste plus l'ombre d'une nostalgie, ni même du remord. Ce qui me manque en revanche c'est notre célébration de l'amour d'amitié dans la tendresse non seulement de la parole mais des gestes. Oserais-je dire, ami depuis tant d'années désormais bien aimé, que c'est elle qui nous manque ?

N'avons nous pas à retrouver, en cet âge d'arrière-saison où le cœur n'est plus menacé par la violence des pulsions, ces mêmes gestes d'enfant qui nous ont sauvés au seuil de notre vie d'adultes ? Je voudrais tant, mon ami, reposer à nouveau ma tête sur ta poitrine pour entendre battre ton cœur et t'écouter me dire : « Je t'aime ». J'aimerais te sentir encore une fois blotti contre moi, tandis que nous reposons l'un dans l'autre par le regard en un moment qui n'est plus du temps. Et t'embrasser, comme on embrasse un petit enfant, en déposant très doucement des baisers sur ta nuque. Et nous donner l'un à l'autre à travers nos corps abandonnés en une paisible intimité de confiance, infiniment supérieure à celle, si fugace et décevante, d'une jouissance tournée vers elle-même dans l'acte homosexuel. Et t'appeler par ton nom, en le murmurant à ton l'oreille, pour recommencer une de nos interminables confidences de jadis.

Ne nous faut-il pas oser retrouver ces gestes de l'enfant que nous portons l'un et l'autre en nous, dans cette tendresse qu'il nous fut donné de vivre à l'aube de notre amour d'amitié, avant que la sexualité l'assombrît sans arriver à l'étouffer ? Oh, c'est comme des pauvres que nous retrouverons ces gestes, lors des rares fois qu'il nous sera donné de nous revoir, tandis qu'entre temps nous nous soutenons en entendant le frémissement aimant de la voix de l'autre quand nous nous appelons de si loin. Faut-il refuser cette aumône aux quelques occasions où elle sera déposée dans le creux de notre main ? Ami aimé, ne devons-nous pas avancer plus loin dans notre libération l'un par l'autre, sinon du vertige homosexuel, ce qui est fait depuis longtemps, du moins de son ombre portée qui paralyse encore, par la frayeur qu'elle éveilla jadis en nous, la tendresse de notre amour d'amitié, nous laissant parfois trop fragiles et esseulés face aux duretés de la vie ? Cette tendresse n'est-elle pas, au contraire, un sûr rempart protégeant ce don total qui est au cœur de nos vies ? Dis-moi, mon ami, notre passé n'est-il pas encore porteur d'une promesse d'avenir conduisant nos chemins en vie éternelle ?