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L'amitié entre hommes - Témoignage d'un homme marié et de son épouse


TEMOIGNAGE D'UN EPOUX ET D'UN AMI

L'EPOUSE : AIMER CE CŒUR-LA


TEMOIGNAGE D'UN EPOUX ET D'UN AMI

On me demande de parler de l'époux que je suis, mais que l'amitié a dû entièrement préparer compte tenu du conditionnement affectif qui a été le mien : plus exactement, témoigner de ces deux exigences d'amour et d'amitié qui sont notre lot, à nous les époux blessés, ou mieux les blessés épousés. J'ai tenté plusieurs textes. Aucun ne m'a entièrement satisfait. Il semble qu'il y ait là la persistance de cette « claudication » qui fait notre marche : appuyés sur notre épouse, nous devons aussi garder la main de l'ami, des amis, pour avoir cette assurance qui fait de nous des époux à part entière, et des pères auxquels s'identifier.

Nous n'y parvenons pas sans garder une sorte d'hésitation en nous, comme si, jusqu'au bout, nous devions confirmer ce grand choix de la vie, et de cette façon lui donner un prix rare. Nous tenons du navigateur qui ne perd rien des caps et du montagnard à la fine musculature : adresse et fond.

Pour l'adresse, c'est une affaire de regard, je crois : voir, observer notre histoire, notre passé, notre probable futur sans jamais s'engager dans l'illusion que nous pouvons oublier la part douloureuse, ou pire, penser que nous l'avons dépassée. J'ai été tenté de le faire immédiatement après mon mariage, pourtant tardif. J'imaginais inaugurer quelque chose en franchissant un gué délimitant, sans ombre, le passé du présent. Ce n'est pas l'ombre qui est venue, mais six mois après notre mariage heureux, l'aveuglement d'une passion. Et si à cette époque-là, grave et décisive, le sens de l'amitié n'avait été planté en moi, comme en mon épouse, nous nous serions échoués…

C'est le contraire qui s'est produit avec tout ce que suscite d'élan un passage au « large ». Nous sommes allés plus loin, plus profondément, plus « essentiellement », dirais-je. J'étais parvenu à aimer avec les exigences de l'amitié, avec le souci du plus grand bien de lui comme de moi-même et de ce que j'engageais alors. Je n'avais rien retenu entre mes mains, je ne l'avais asservi en rien à moi-même, qui le fascinais si facilement compte tenu de son jeune âge, même si la tentation en fut grande et à certaines heures, douloureuse, irrépressible. Non, je l'avais aimé comme un jeune frère, en osant les gestes de cette fraternité. Puis, l'éblouissement accepté, estompé, j'étais, nous étions avec mon épouse, convaincus de nous être enrichis d'un être de plus et d'une histoire d'amitié vécue à trois. Mais je l'affirme : sans ce sens de l'amitié gardé en vue, qui est comme le goût, un jour appris, d'un grand vin, nous nous serions échoués.

Depuis lors, nous avons gardé une forme de vigilance : nous ne regardons pas notre horizon en espérant n'y rencontrer aucune nouvelle passion d'amitié, qui serait un nouvel iceberg lancé à plein flanc, mais bien au contraire, en veillant à ne manquer personne, rater aucune rencontre.

Pourquoi, si la turbulence est inévitable ?

Parce qu'il est une certitude en moi : sans l'amitié, sans l'amour d'amitié, sans la fraternité, quelle qu'en soit la forme, dès lors qu'elle n'entraîne ni jalousie, ni exclusivité, ni possessivité, ni manque de respect, nous nous échouerions tout aussi bien. Fermer les yeux sur l'horizon par crainte d'y repérer un être nouveau à aimer et à aimer dans l'exigence de la fraternité, c'est à coup sûr fermer les yeux sur nos propres dangers et risquer la collision !

Plus exactement,  je rejoins le montagnard qui ne peut franchir une passe difficile, accéder au sommet, sans s'encorder. Sans nos amis, sans les amis, sans les frères auxquels nous nous nouons d'une manière spécifique, je glisserais dans tous les abîmes. Et pour nous autres, ils sont nombreux… le monde d'aujourd'hui les a tragiquement multipliés.

Mais alors, comment ? Quel événement, quelle amitié, quoi de ma vie qui puisse expliquer cette grande acceptation de l'amitié, de l'amour d'amitié au cœur de mon mariage? Quelles expériences sont à la base de ma vie d'adulte pour avoir pu sortir sans casse de cette passion et ne plus les craindre de la même manière aujourd'hui ?

C'est un être qui en est l'explication : le premier de cordée, je crois, l'ami par lequel il est possible de se voir joint à un autre, à ce point, mais sans annexion, sans emprise, afin qu'ensemble nous puissions découvrir en toute confiance, ce qui fait le présent, et nous oriente vers demain, chacun selon ce qu'il est, fort de cette décisive expérience d'un être que l'on aime et qui nous aime.

Après plus de vingt-cinq ans d'amitié, je peux dire que tout de nos rencontres a été essentiel dans cette progressive escalade. La première, alors qu'il venait d'avoir son premier enfant ! Mystérieux : en entendant parler de lui que je n'avais pourtant jamais vu, je sus immédiatement que cet être compterait comme aucun autre. Il n'y avait aucune raison à cela… mais je me souviens que mon cœur se serrait à savoir de lui… époux, père, homme bardé d'originalités. Cet homme audacieux, fin, cultivé, mais en qui je devinai immédiatement d'indicibles fragilités, me fascinait. Et ce fut pour moi comme un engagement à aller définitivement vers lui, lorsqu'un jour où un mariage nous réunit, il m'apparut au sortir de la chapelle, une pochette rouge sang coulant sur son costume sombre. Image violente et douce qui rejoignait l'état de mon propre cœur…

Les années passèrent et je devins l'ami de son épouse, de sa famille, le parrain de l'un de ses enfants, le confident de tous. Eloignés l'un de l'autre par les distances géographiques, il était mal aisé de nous rencontrer, mais pas un mois ne passait sans courriers ni coups de téléphone. Plongé dans mon célibat, conscient de ce qui en était la cause, oui j'ai maintes fois rêvé de le tenir dans mes bras ! Et d'être tenu dans les siens ! Inquiet, j'ai rêvé son corps lourd contre le mien, m'approcher de cette virilité que symbolisait absolument pour moi, l'état d'époux, de père. Pour autant, je dois me souvenir d'une fenêtre de paix ouverte sur ce tourment : poussé par son épouse, il décida un week-end d'hiver de venir me voir, seul. En préparant sa chambre contiguë à la mienne les jours précédents, je réprimai mal quantité de fantasmes. Il vint donc. Or la soirée fut si douce au creux du salon de ma petite maison de campagne, les conversations si heureuses, le jeu alternatif au piano si unissant, que nous montâmes nous coucher bien tard, sans qu'aucune once de l'excitation tant crainte ne se manifeste. Je me souviens d'avoir gagné mon lit  en paix… mystérieusement et nouvellement en paix. Tout n'était donc pas appelé à ne se conclure que dans le tourment. L'amitié contenait donc en elle des réserves insoupçonnées de partage derrière l'écran miroir de mes propres craintes, dont la plus importante était de ne pas être aimé ?

La joie à déguster son couple et ses facéties, l'intimité dans laquelle ils m'invitèrent si souvent, contribuèrent certainement à garder confiance dans ce désir qui est en moi de toute origine : aimer et d'être aimé d'une épouse, fonder une famille.

Il fallut un événement pour que les providences me conduisant à « celle-là » se mettent en route. J'avais à cette époque rencontré d'autres amis, cru en être aimé avec la même intensité. Heureuse erreur venue d'un évident espoir et qui déjà me faisait toucher du doigt que ma vie, mon cœur ne pouvaient être contenus en une seule amitié ! Mon premier de cordée m'appelait tout simplement à agrandir la cordée ! Néanmoins j'étais dans l'amertume d'une grande déception, épuisé de m'être donné dans la méprise. Mon mal n'en n'était que plus violent et ma blessure…saignait… De passage dans la grande ville proche, il me donna rendez-vous dans un café sur les quais. Ce soir-là, rompu, confondu par son regard d'une totale tendresse, j'osai enfin lui dire. Lui dire quoi ? Que j'étais peut être « homosexuel » ? Non car cela ne me semblait pas expliquer les choses, le mal en moi, la douleur d'avoir ce besoin si grand, si total, si tremblant d'aimer et d'être aimé d'hommes, de frères, d'amis ! Et de lui d'abord ! Nous étions sur une terrasse, donc entourés de monde, plongés dans la confusion des conversations, et sans doute ignorant de nous… il ne prit pas moins ma main pour me souffler : « Mais moi aussi je t'aime… moi aussi… que croyais-tu donc ? » Il versa les mêmes larmes que moi… et en nous quittant, moi pour ma campagne, lui pour son hôtel, nous sentions bien la marque forgée, laquelle semblait nous immobiliser dans un extrême présent.

Plus tard je me rendis chez lui. Malheureux d'une situation professionnelle délicate, son épouse fatiguée, tout était dans la fragilité. Nous nous sommes embrassés sur le pas de nos chambres, inquiets l'un de l'autre. « Que puis-je faire pour t'aider ? » Il ferma la porte. Tard dans la nuit, la maison sombrée dans le sommeil, j'entendis la porte de ma chambre s'ouvrir. C'était lui… il s'approcha après être resté un moment immobile. Il s'assit. Ôta son peignoir et vint se blottir contre moi. Ce n'était plus le corps rêvé qui était là contre le mien, non, incroyablement, c'était mon ami qui pleurait en tenant sa tête dans mes mains… Oui il me caressa et je fis de même… mais étrangement nous étions, lui comme moi, dans une paix entière… sans excitation aucune. Non, je crois qu'il déposait ce qui ne pouvait l'être que par la manifestation de cette confiance : et c'était si grave que rien d'autre ne pouvait prévaloir.

C'est de ce moment, je crois, que je nourris pour celle qui, venue de l'amitié, allait un jour devenir l'unique, l'épouse, ma femme, un intérêt libéré. Bien sûr, il y eut des nuits d'inquiétude, beaucoup, des heures au cours desquelles des désirs étouffants de lui, d'autre chose de lui, me prirent à la gorge. Et même s'il nous fut donné de l'expérimenter pour en voir la terrible impasse, la limite qu'il ne fallait plus chercher à franchir de nouveau, c'est sur cet événement de la tendresse fraternelle que tout fut fondé et l'est encore.

Aujourd'hui, qu'en est-il et comment cette certitude s'articule t-elle avec mon état de vie d'époux et de père de famille nombreuse ?

J'ai conscience que le premier de cordée conduit la cordée entière au sommet : nous ne sommes pas encore au sommet bien sûr, mais la cordée s'est agrandie et des places paisibles nous donnent le repos. L'escalade n'est plus la même, je le crois. Le paysage a changé. La densité de l'air s'est modifiée. Nous nous devons à tous. Lui, eux, moi, tous. Ma propre cordée a accueilli enfant sur enfant avec bonheur. Il faut aller, ne pas cesser. Et parfois le souffle court, je regarde et guète les mouvements d'ombre et de lumière qui ne manquent pas de traverser le ciel et marquent nos repères. Mon premier de cordée est toujours là. Aujourd'hui il suffit que son regard se pose sur le mien avec une tendresse inchangée, pour ressentir ce que je ressentis une lointaine nuit quand la porte s'ouvrit sur une silhouette massive et attendue de tout temps.

Cette tendresse a débordé de mes yeux pour enduire ma propre famille et quand un homme nouveau, un ami potentiel s'approche, je crois ne plus pouvoir le regarder autrement qu'avec cette tendresse-là, prête, faite pour être donnée parce que reçue un jour abondamment.

Arriverais-je à la vivre à nouveau, compte tenu des charges que représente l'état de vie d'un époux et d'un père ? Le temps est l'épreuve des foyers comme aucunement ailleurs. Et notre part blessée nous rappelle avec plus d'insistance que chez d'autres au devoir d'aimer nos enfants en actes, les voir dans leur singularité propre. C'est du temps qu'il faut encore prendre au temps… et le temps s'en va… la cordée avance. Mais, au fond, qu'y a t-il de changé en nous ? Et l'épreuve citée au début de ce témoignage l'éclaire : rien de notre capacité à aimer, du jour où l'on a osé aimer et être aimé. L'acte le plus évident est là : avoir une autre audace, celle d'être sûr de notre ami, de nos amis, en acceptant le miracle de leur liberté ! Je pense à nouveau à lui, mon bon ami, mon premier de cordée : nous passons quelque fois une soirée ensemble à Paris, un dîner que nous partageons dans la fête ! Et bien, quand nous nous quittons, lui pour son taxi, moi pour mon hôtel, je le regarde partir avec non pas de la tristesse, mais une joie difficile à qualifier. Je suis rendu à moi-même avec plus de force et lui de même ! Nous nous rendons libres l'un l'autre ! Et c'est cette disposition à vivre que je cherche honnêtement à transmettre dans chaque amitié nouvelle, fut-elle réduite dans son développement. Une main secourable. Et cela n'est pas de mon seul fait ! Non, cette part de cordée-là engage inévitablement mon épouse. Je pense même aujourd'hui qu'elle en est devenue l'inspiratrice, sans doute parce qu'elle également vient de l'amitié, a pris sa stature de femme par l'amitié et que tout a été plus explicite au moment de cette épreuve du début de notre mariage. Ainsi je me souviens que, sitôt installé moi-même dans une logique fraternelle, elle était la plus exacte dans la relation, la plus orientée vers l'à propos d'une amitié à construire. Elle en avait l'allant, la grâce tout simplement parce qu'il est évident que dans l'amitié, l'épouse a une capacité plus naturellement juste que nous, plus immédiatement en place et tournée vers la vie.

« Heureuse épouse qui a épousé un homme blessé ! » me clamait un jour un ami. Affront ? Non, je ne le pense pas. Je crois qu'au contraire ce partenariat dans l'exigence d'amitié, peut être une source d'union extrêmement grande au sein d'un couple. Et quand il nous arrive d'accueillir chez nous de jeunes amis concernés par cette blessure, s'ils trouvent auprès de moi une adhésion à leur espoir, mon épouse les rassure sur ce que pourra vivre leur éventuelle épouse, sur tout ce qu'elle représentera d'aide, de joie, d'avancement aussi dans l'épreuve de voir surgir parfois la blessure. Les femmes sont par nature des êtres de compassion, de soin, dans le très profond. Qui sait si notre blessure n'est pas, au sein d'un couple, l'occasion des les appeler à ce qu'elles portent de plus profond, de plus irréductible dans leur nature de femme ?

Mais une question lancinante demeure… je la vois et la reconnais bien maintenant. Elle est comme l'enchaînement incertain de points de suspensions… Je la devine et en porte le poids quand dans la nuit d'une soirée, je raccompagne un ami à sa voiture, mon bras sur ses épaules comme sur le frère que je l'invite à choisir de devenir…

Osera t-il aimer d'amitié ? Osera t-il en risquer la pensée et un jour, les gestes ?

Mais surtout, osera t-il être fidèle ? Osera t-il imaginer qu'on puisse l'être ?

Pour mon épouse et pour moi, mais aussi globalement pour notre couple, c'est là qu'est le nœud que beaucoup n'osent pas défaire. Tant d'êtres prêts à aimer ! Tant d'êtres souhaitant violemment « entrer en amitié » ! Chaque fois nous nous faisons « beaux » pour aimer… moi en tremblant et claudiquant un peu, mon épouse en étant de cette joliesse des femmes qui savent être des sources limpides et désaltérantes au-delà de l'immensité du quotidien familial. Nous aimons… mais combien oseront être fidèles ? Et, en l'étant, poseront l'acte de croire que ceux que nous aimons, nous les aimons pour toujours ? Et que la seule manière de nous sauver de notre mal est dans cette décision ?

Notre vie est sans doute trop courte pour imaginer aimer fidèlement tous ceux qui entrent dans l'horizon de notre océan… Pour autant, quel est le désir de notre cœur ? Quel vent gonfle nos voiles ? A quelle carte aventureuse sommes-nous prêts à confier nos exigences ? A quel voyage d'amour voulons-nous inviter notre manque ? Vers quel horizon voulons-nous ensemble avancer ? Et en quel port, et sur quel sommet voulons-nous nous réjouir définitivement ? Ensemble ? Est-il supportable d'imaginer, à l'inverse, une finitude ?

Pour répondre à ces questions, une seule certitude : la fidélité… quand bien même celle-ci obéirait aux contraintes des devoirs de chacun ! Mais la fidélité. De celle qui n'éloigne jamais un ami en suscitant un frisson de douleur, de cette fidélité qui est le propre du partage et garde mystérieusement nos cœurs librement enlacés.

Mes amis… je veux tant vous aimer !

Est-ce dire que tout a été et sera dans cette ligne éclairée ? Notre mariage a commencé par l'épreuve qu'elle-même a décrite. Une tourmente qui aurait pu disperser jusqu'aux débris de nous-mêmes. Ce qui nous a sauvés, je crois, ce fut encore cet enveloppement : elle ne m'a jamais lâché la main, même lorsque celle-ci, raidie, froide, trahissait que justement… la Vie s'en allait. Le plus extraordinaire cadeau fut de comprendre que j'avais besoin de son appui à elle, celle-là, cet être-là, cette vie-là ! Et que nous avions partie liée jusque là. Je pouvais rêver une passion utopique, imaginer les bonheurs transitoires les plus grands, des plus physiques aux plus enivrants, rien n'enlevait cette certitude : sans elle, celle-là, je mourrais…

Savez-vous que cette épreuve a dépassé mon attente et notre prévision ?

C'est par ce creuset que mon épouse est entrée dans la claire vision d'elle-même, faite aussi bien que moi pour l'amitié ! Et l'amitié est devenue bien autre chose que mon personnel besoin: elle est devenue notre respiration ! Elle habite notre quotidien, mais d'avantage encore que dans les faits et les amis donnés : elle a investit nos relations familiales, professionnelles pour moi, scolaires, et autre. Notre cœur s'est comme « extravasé » pour chercher à répandre les vertus de l'amitié dans tout rapport humain : aucun exclusif, aucune jalousie, aucune manipulation, aucune instrumentalisation, rien que le désir d'une bienveillance libre, fraternelle, désireuse du bien de l'autre, de tout autre.

Au fond… n'est-ce pas une chance que cette blessure ? C'est en tous les cas ce que mon épouse me souffle parfois…

Avant de terminer je voudrais en revenir à ce corps qui nous pèse à certaines heures, à l'irrépressible convoitise, aux émotions insatisfaites nous poussant à l'impureté, à cette part subie et déplorée. Qui d'entre nous ne s'est pas morfondu ! Ah, cette habitude ou cette tentation de se masturber ! Comment refuser et tuer cette dissonance ? La seule chose que je sache bien est le pouvoir pour nous d'une autre habitude : le don de notre corps à notre épouse. Pour moi, chaque rapport suppose une fraction de seconde de « courage » : celui de ne pas avoir peur d'être en dessous d'une attente… ou d'avoir le courage d'avoir peur, ce qui est la même chose, mais en plus profond. Un jour, j'ai compris que l'attente effrayante et paralysante c'était pour beaucoup celle que j'avais de moi-même ! Celle-ci  est d'une exigence insoutenable. Elle veut faire de moi un mâle qui n'existe pas ou seulement dans mon imaginaire le plus archaïque et donc le plus blessé. Celui-ci est sans fond puisqu'il lui manque un modèle. La part de vérité purifiante est de se donner pour rien… juste pour se donner, se trouver, quelle qu'en soit la forme. Pas d'érection ? Pas de jouissance ? Mais c'est nous qui imaginons que notre épouse n'attend que l'inverse ! Et que faisons-nous du pouvoir de l'intimité de la tendresse ? Du jeu merveilleusement heureux d'une chaude connivence dans laquelle mollissent les angoisses du jour et les craintes du lendemain ?

Je ne sais pas si un jour enfin je ferai taire totalement en moi la dissonance… mais je sais qu'elle hâte mon attente d'être toujours plus celui qui se donne à son épouse et se reçoit d'elle, homme totalement, c'est-à-dire… humblement.  Qui sait si notre blessure n'a pas été permise pour cela : marcher humblement ensemble en se portant ensemble…


L'EPOUSE : AIMER CE CŒUR-LA

L'Amitié. Qu'ai-je à en dire qui rejoigne les propos de mon époux ?

Une chose essentielle d'abord : moi-même, de mon côté, j'ai été pétrie d'amitié. J'ai toujours vécu d'amitiés, de grandes amitiés ; de ces amitiés qui vous font, vous édifient. Ces dons de vous-même, don total et en vérité qui vous donnent à vous voir, à vous connaître et à être vu et su.

Don total et en vérité qui amène à recevoir plus encore. L'amitié fut mon ciment. J'en ai eu besoin pour grandir, être enfin moi-même. Elle fut vitale et je l'ai pleinement vécue, la cherchant et m'appuyant très authentiquement sur elle.

Les amitiés entre femmes d'abord, avec cette capacité propre à ces amitiés, ces amours, de se réjouir de ce que l'autre vit (dans le sens de pleinement vivant) et souffre de ce que l'autre vit et souffre. L'amitié qui aime dans une vraie communion. Ces amitiés là ont été les soutènements de l'édifice de mon cœur.

Puis il y a eu les amitiés avec des garçons, des hommes ; amitiés tout aussi authentiques, tissées de grande pureté.

Toutes sont toujours là et elles ont toutes contribué à m'ouvrir le cœur puisqu'à travers elles, je me laissais apprivoiser et aimer, me découvrant alors aimable. Je sentais et savais qu'en aimant très fraternellement mais vraiment, ces « comme des grands ou petits frères », je laissais mon cœur se préparer à accueillir l'époux…

Il se trouve de surcroît que l'époux fut….le meilleur ami, le plus grand ami, celui que j'ai su aimer le plus exactement dans l'amitié ; sans doute parce que dans une grande confiance nous avons su tout nous donner de cette amitié, du meilleur au pire, et recevoir progressivement au fil du temps une personne entière.  Le temps est toujours un allié de l'amour qui aime en vérité et dans le respect.

Je sais donc au plus profond de moi que l'amitié est nourriture, qu'elle alimente un équilibre et qu'elle est source de vie. Je le sais pour moi, je le sais pour mon époux que j'ai d'abord connu ainsi.

Aussi, le fait que ce besoin d'amitié ait une telle place dans mon cœur, et plus radicalement dans le sien, quotidiennement, n'est pas un problème. Bien au contraire. Si mon époux trouve vie et peut « maintenir son équilibre »  en aimant en action et en vérité son ou ses amis, nous en recevrons tous des éclats bénéfiques : des embruns vivifiants venus des vagues fendues par la coque…si la vague n'est pas franchement fendue, il n'y a pas d'embrun. Certes il y a sacrifice et renoncement de ma part lorsqu'il quitte quelques heures la famille qui aimerait ne jamais le voir s'éloigner, pour partager avec l'ami, notamment un très cher ami pour notre couple, une passion que je partage également : l'équitation. Certes oui…. mais quelle joie que ce renoncement qui lui donne vie et qui par conséquent nous donne vie à tous. Et je crois que je serais meurtrie quelque part au fond de moi-même, en refusant de donner aux amis, leur ami !

Toutefois, on m'a demandé comment j'avais appréhendé le fait de sa blessure lorsqu'il me l'a dite, sitôt notre amitié, basculant au bout de longues années, dans un véritable amour conjugal. Mon cœur aimait son cœur ! Sa façon d'aimer, d'aller vers les autres, de vivre, de choisir, de décider. Mon cœur aimait sa délicatesse, sa douceur, son attention à l'autre, aux autres, et son attention à la femme que j'étais. Ce beau cœur-là était donc issu de cette histoire blessée… il en était même le fruit ! Et cette si douce attention à la femme ne venait-elle pas de cette histoire là, justement ?

Je crois que cette sensibilité-là, féminine dans le doigté du cœur, est belle… elle est douce, elle est bonne pour une femme dans sa nature de femme. Elle est sécurisante, rassurante et coopérante dans le fait qu'elle semble aller dans notre sens sans nous heurter  de front, nous brutaliser, nous effrayer.

Pour ma part j'en avais besoin ! Je n'aurais jamais fonctionné avec un certain machisme qui m'aurait tétanisée. Alors qu'avec ce cœur là je me suis vue accompagnée. D'ailleurs, je peux dire aujourd'hui avec une quasi certitude que tous les hommes que j'ai pu regarder au delà de l'amitié pour les imaginer comme d'éventuels époux étaient, je le crois, tous concernés par cette blessure. Comme si mon cœur, de toute éternité, était fait pour accueillir ces cœurs-là.

Pourtant, tout n'a pas été lisse dans cette mise en place de l'amitié au cœur du couple authentiquement formé. Il y a eu des crises de conscience. Conscience de la fragilité que laisse paraître la blessure. Conscience de la douleur au cœur. Je mentirais, en disant par exemple que j'ai accueilli dans la joie ce que nous avons dû franchir six mois après notre mariage ! Sorte d'épreuve initiatique qui fut une véritable tempête : la rencontre d'un garçon qui a bouleversé mon époux et l'a plongé dans la tourmente. Mais j'ose dire très sincèrement que la tempête aurait été la même si la rencontre en question avait été celle d'une femme. L'ébranlement pour moi tenait au fait que soudain, le charme de mon époux, ses regards, ses attentions agissaient sur autre que moi. Ce fut un tremblement de terre : que faire et comment faire dans cette situation ? Rapidement sortie de moi-même, j'ai vu alors que l'ébranlement de mon époux signifiait l'anéantissement de tous ses espoirs. Autant dire que mon besoin « d'attentions » est tombé immédiatement pour voir, comprendre. J'ai compris que sous l'iceberg d'une rencontre, il y avait bien autre chose. J'ai compris que cette blessure vécue avec tant de dignité était plus qu'une vieille plaie d'enfance, fermée, guérie comme une de ces cassures qu'on évoque presque légèrement. Non, j'avais devant moi une véritable plaie ouverte dont il n'était nullement responsable, ni lui, ni moi. C'était bien du cœur sensible et si beau qu'il s'agissait ! Le même que celui évoqué plus haut. Mais avec une plaie saignante. Et là, elle saignait dans l'actualité de notre vie. Je commençais donc à mesurer ce que cette blessure appelait de moi : je devais accueillir, recevoir, entendre ce cri pour le calmer. Je comprenais, jour après jour, que j'étais là aux côtés de cette plaie comme un onguent, celui de l'amour bien sûr, mais plus exactement celui qui venait de MA compassion personnelle. Mon époux avait besoin de ma compassion à moi. C'était celle-ci qu'il allait désormais chercher.  Pour cela je devais faire fi de mon moi (en cela j'ai accepté une aide. Il me fallait être libérée moi-même pour entrer dans cette aide) pour que mon époux s'y accroche lui-même. Il fallait « tenir droit » pour lui. Comment ? En étant là, aimante, aimante… La clef était d'aimer, d'aimer nouvellement, entendre ce qui lui était vital pour être tous les deux vitalisés. A partir de ce moment là j'ai compris ce que je pouvais même… recevoir de cette plaie, ce que notre couple et notre famille en recevraient !

J'ai compris combien il m'était promis dans les richesses de mon époux, dans cette sensibilité, et cela jusque dans l'échange de nos corps où je veux avoir joie à recevoir ce qui est donné sans attendre je ne sais quoi, qui sans doute ne peut être donné. Un don est toujours un don.

Au fond j'ai compris que notre amour, notre famille naissaient en permanence de cette blessure, de ce cœur-là de mon époux et combien notre rayonnement familial tiendrait, tient, à cela. Et je crois qu'ainsi nous sommes, l'un et l'autre, dans une authentique marche de guérison : lui, mais moi tout autant, dans d'autres formes de pauvreté. Oui : appuyés l'un sur l'autre… nous marchons.