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Aelred, l'amitié au coeur de sa vie L'homosexualité : une nouvelle approche L'énigme de l'homosexualité

A l'attention des chrétiens

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A LA LUMIERE DE LA FOI

Un sujet sensible et souvent douloureux

Pour une lucidité bienveillante

L'enjeu spirituel du désir

Qu'est-ce que l'amitié ?

L'amour faussé et blessé par le péché

Il est toujours possible d'aimer

Espérer en l'amour

En Jésus Dieu se fait aussi l'ami des hommes

Le Père de l'Enfant Prodigue

David et Jonathan ou l'amitié fraternelle

Quel chemin proposer avec les repères moraux de l'Eglise ?

Eros, amitié, charité

Des amitiés aussi saintes qu'intenses

Chercher à aimer mieux

L'appartenance mutuelle dans le mariage pour le temps de cette vie

L'amitié dans sa gratuité ouvre sur l'éternité

Blessé par l'amour d'amitié

La fidélité propre à l'amour d'amitié

L'homosexualité est l'ombre portée de l'amour d'amitié

Un sujet sensible et souvent douloureux

Il faut oser regarder en face la question que pose l'existence d'une personne qui se dit « homosexuelle ». Cette question est difficile à bien aborder, étant donné qu'elle touche beaucoup de souffrances, de blessures, de drames familiaux parfois. En 1995 j'ai participé à une émission de radio sur « Paris Notre-Dame », qui avait été retransmise par toutes les radios chrétiennes de France. Elle portait ce titre : Homosexualité, oser un regard chrétien. Elle a donné lieu ensuite à une série d'articles dans la revue Famille Chrétienne. L'abondant courrier que j'ai reçu aussitôt après m'a montré à quel point il fallait une certaine audace spirituelle pour aborder ce sujet avec empathie vis à vis des personnes concernées, mais sans biaiser avec ce que l'on croit en conscience être le chemin du vrai bonheur, c'est-à-dire le chemin du bien. Il est difficile d'avancer dans la lumière de la vérité tout en gardant la charité et, vice versa, de garder une justesse d'analyse et de perception, tout en ayant un cœur ouvert aux personnes. C'est ce que je voudrais essayer de faire à partir de mon expérience, qui est celle d'un prêtre qui a rencontré dans son ministère des personnes à conditionnement affectif vers le même sexe.

Le prêtre et le théologien confrontés à cette douloureuse question ne peuvent pas manquer de pressentir qu'elle a partie liée avec l'éclipse de la foi en un Dieu Père dans notre société. En effet, l'énigme que comporte l'homosexualité ne s'éclaire ultimement qu'au plan religieux de l'intimité spirituelle de l'homme avec un Dieu qui est au sens le plus profond son Père, le Créateur qui l'a tiré du néant. Dans la révélation biblique Celui-ci se présente comme un Père si aimant qu'Il veut devenir en même temps pour l'être humain l'Epoux dont il partagera éternellement la vie en une intimité de connaissance et d'amour qui seule comblera ultimement son désir de bonheur. C'est seulement à partir de cette intimité avec Dieu que les pécheurs que nous sommes pouvons rencontrer l'autre dans l'amour d'amitié, car cet autre nous est donné comme un frère en Jésus notre Epoux par le Père des cieux. Reconnaître la part d'enfant qui se cache au plus profond du cœur de l'homme, celle-là même que trahit douloureusement la pratique homosexuelle, exigera aussi que chacun reconnaisse pour lui-même que l'homme reste toujours sur cette terre, par-delà même toute réalisation conjugale, un enfant tendu dans son pauvre désir de créature vers le Père des miséricordes et vers l'amour fraternel qu'Il donne dans sa communion des saints.

Pour une lucidité bienveillante

Le regard chrétien doit être à la fois un regard de discernement vrai sur l'homosexualité comme comportement sexuel ayant des conséquences graves pour la famille et pour la société et un regard d'attention bienveillante sur la personne à conditionnement affectif vers le même sexe. Si l'on se reporte au Catéchisme de l'Eglise Catholique, qui traite de cette question aux n° 2357 et 2358 et 2359, le premier article porte sur le comportement homosexuel, et les deux autres portent sur les personnes à conditionnement affectif vers le même sexe. Il est important de maintenir la distinction entre ces deux aspects de la réalité, car nous sommes portés à les confondre. La première qui est d'ailleurs tentée de les confondre, c'est la personne même qui se déclare « homosexuelle ». Mais elle est loin d'être la seule. Cette confusion est souvent celle de tout un langage « bien-pensant » qui bloque dans un même regard la personne et ce conditionnement de la personne qu'est le besoin affectif vis à vis de quelqu'un du même sexe. Les psychologues freudiens parlent souvent eux aussi de personnes structurellement homosexuelles. Nous avons affaire là à un préjugé très répandu aujourd'hui, qui voit dans tout conditionnement un déterminisme et qui fait que l'on dit d'une personne : « C'est un (ou une) homosexuel[le] ».

L'enjeu spirituel du désir

À cause de la gravité du désir, dont la sexualité et l'amour conjugal sont un première expression, l'Église, à la suite de l'Ancien Testament et du Christ en personne, est obligée de nous rappeler l'enjeu de nos comportements en ce domaine. Cet enjeu, saint Augustin, qui avait bien connu à la fois l'intensité et les égarements de la vie affective dans une sexualité déréglée, le dévoile dans ses Confessions : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu'à ce qu'il repose en toi ». Le désir conjugal est fait pour le temps inquiet de l'histoire qui nous sépare du repos dans l'union nuptiale avec Dieu. Il est fait pour la suite des générations, pour la transmission de la vie, et la construction de la cité des hommes et de l'Église pérégrinante : « A la résurrection d'entre les morts, dit Jésus, les morts ne prennent ni femme ni mari, aussi bien ne peuvent-ils plus mourir, car ils sont pareils aux anges, et ils sont fils de Dieu, étant fils de la Résurrection » (Lc 20, 35-36). Le désir nuptial sous sa forme conjugale est pour le temps de ce monde et, au terme de l'histoire, quand il s'accomplira parce que nous serons parfaitement épousés par Dieu, complètement rassasiés d'amour par Dieu, alors il cessera.

Mais, dès ce monde-ci, Dieu a placé dans le cœur de l'homme un amour d'un autre ordre qui, lui, ne passera jamais. Saint Thomas d'Aquin l'appelle l'amour d'amitié. Et on ne trouve pas d'autre mot pour signifier cette réalité, tellement le simple terme d'amitié est dévalorisé aujourd'hui, au point d'être presque insignifiant. L'amitié n'est pas un élan du cœur inférieur à l'amour. Elle ne se ramène pas aux bonnes relations, aux rapports sympathiques de camaraderie. Elle relève de l'amour de notre cœur, tout comme le désir conjugal, mais dans un registre entièrement différent.

La source de l'amitié, comme celle du lien conjugal, est dans l'amour de Dieu pour les hommes. Dieu n'est pas seulement l'Époux de l'humanité, il est tout autant mais différemment « le Dieu ami des hommes » (Tt 3, 4). Cet amour d'amitié que Dieu a pour nous est un amour sans convoitise. Il exprime quelque chose d'original et d'essentiel, par rapport à l'amour conjugal : Dieu n'a pas besoin de nous, il veut notre bien et il nous a adoptés et créés par pur amour pour nous. L'amitié de Dieu pour les hommes est l'expression de la charité qu'Il est (cf. 1 Jn 4, 8). Déjà avec Adam et Ève, il aimait venir se promener dans le jardin d'Eden à la brise du jour (cf. Gn 3, 8). Abraham, qui le reçoit comme un hôte sous sa tente (cf. Gn 18,1-15), sera appelé du beau nom d'« ami de Dieu » (Is 41, 8). Quant à Moïse, « il conversait avec Dieu face à face, comme un homme converse avec son ami » (Ex 33, 11).

En Jésus, nous le verrons, l'amour d'amitié de Dieu pour les hommes prend visage et expression humains. Ce sont ses larmes devant le tombeau de Lazare qui font s'écrier les spectateurs : « Comme il l'aimait ! » (Jn 11, 36). C'est son amitié pour Jean, le disciple bien-aimé, qu'il confie à sa mère et à qui il confie sa mère au moment de mourir (cf. Jn 19, 26-27). Cette amitié il la témoigne même à ces gens de mauvaise vie, comme Matthieu ou Zachée, chez lesquels il s'invite pour les sauver, au grand scandale de certains pharisiens (cf. Mt 9, 9-13 ; Lc 19, 1-10).

Qu'est-ce que l'amitié ?

Quel est le mystère de l'amour d'amitié qui prend sa source en Dieu comme l'amour conjugal ? L'amitié est la révélation à un autre du secret du cœur, de ce qui nous est le plus intime et nous tient le plus à cœur, de ce qui nous rend donc le plus vulnérable. L'amitié est le don confiant à un autre de ce que nous avons de plus précieux et par rapport à quoi nous nous sentons le plus pauvre. Jésus dit à ses apôtres, au soir de la Cène, avant d'être séparé d'eux : « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis, car tout ce que j'ai appris du Père, je vous l'ai fait connaître » (Jn 15, 15). Jésus a livré à ses apôtres, par amitié, le secret de sa vie trinitaire, le secret du Dieu amour par rapport auquel son cœur humain est si humble et si vulnérable (cf. Mt 11, 25-30). Les apôtres deviennent ses amis parce qu'ils partagent désormais ce qui lui tient le plus à cœur : sa relation d'amour avec le Père dans l'Esprit-Saint.

L'amitié, c'est le partage de ce qui nous est le plus précieux. Déjà, pour un philosophe païen comme Aristote, elle donnait un sens à la vie tout comme la recherche de la sagesse dont elle était inséparable. Les anciens disaient que la recherche de la sagesse était le but de la vie et que, pour atteindre à ce bonheur, il fallait en partager la recherche avec des amis. Philosophia allait avec philia, l'amour de la sagesse avec l'amour d'amitié. Plus tard l'amitié chrétienne sera l'ouverture du cœur à un autre pour partager avec lui le désir le plus profond : le désir de Dieu, le désir de notre union nuptiale avec Lui. L'amour d'amitié nous donne d'oser partager avec d'autres l'aspiration la plus profonde de notre cœur, celle qui fait de nous des êtres vulnérables. Le ciel sera la fête de l'amitié, nous pourrons partager cette béatitude avec tous les autres humains devenus en Dieu nos amis. Dans une icône de Fra Angelico sur le Jugement dernier, les bienheureux, sortant de leurs tombeaux et accueillis par les anges, forment de joyeuses farandoles, ou devisent, ou s'embrassent en se retrouvant, et entrent dans la Jérusalem céleste.

L'amitié n'est donc pas la sublimation compensatrice d'un amour conjugal frustré ou réprimé : c'est toute l'ambiguïté de l'amour courtois d'avoir engagé dans cette impasse le sentiment amoureux. Ni l'amour conjugal, ni l'amour d'amitié ne reposent sur une désincarnation platonique. Ils relèvent simplement de deux ordres qui doivent rester distincts pour pouvoir être complémentaires. L'amour d'amitié ne relève pas d'abord de la convoitise et du désir mais du don et de la gratuité.

L'amour faussé et blessé par le péché

Malheureusement, que ce soit comme amour conjugal ou comme amour d'amitié, l'amour a été faussé par le péché, sinon dans sa source première de son désir, en tout cas dans l'orientation que nous lui donnons librement. Notre liberté, devenue liberté de pure indépendance, a fait de l'alliance conjugale fondée par Dieu un choix révisable à notre gré. Puisque l'on se veut avant tout indépendant, pourquoi s'estimer lié pour toujours à quelqu'un ? C'est le divorce. Ou alors, on contourne carrément le mariage en trouvant des succédanés de remplacement : union libre, « famille » monoparentale, ou simplement célibat agrémenté de rencontres de hasard. De son côté, l'amour d'amitié, qui avait été cultivé par les païens comme une vertu, et exalté d'une manière non ambiguë dans la Bible (cf. 1 S 18,1-4 et passim), se raréfie. Il se dégrade souvent en copinage adolescent, quand il ne se pervertit pas en se réduisant à une complicité dans le mal.

Mais l'amour n'est pas seulement faussé, il est aussi blessé dans notre condition déchue, par suite du péché. Le mal entraîne le malheur, et le malheur à son tour peut devenir à tout moment occasion de péché. Nous sommes souvent tentés à travers nos blessures. L'amour conjugal peut être rendu impossible sans qu'il y ait eu forcément faute chez la personne blessée. Soit par une blessure physique, un handicap, soit par une blessure psychologique ou affective, telle une inclination affective vers le même sexe dans ce qu'elle a de non choisi (cf. CEC1 2357-2358).

On peut aussi ne pas s'être marié en raison de circonstances qui tiennent à la personne elle-même ou qui sont liées à son entourage. C'est le cas du célibat involontaire, subi parfois douloureusement. La mort aussi peut mettre fin à la vie commune du couple. Le veuvage est d'abord une blessure, même si l'espérance chrétienne peut l'illuminer. Enfin le mariage peut être rompu dans sa réalité tangible pour celui des conjoints qui se trouve abandonné par l'autre, alors qu'il n'y a pas eu faute de sa part ou du moins alors que ce n'est pas lui qui a pris la décision du divorce et plus encore celle, irréversible, du remariage.

Il est toujours possible d'aimer

Ceux pour qui le mariage n'est pas ou n'est plus possible sont-ils condamnés à ne pas aimer ? Non. A côté de l'amour conjugal, qui ébauche sur cette terre l'accomplissement de notre désir de Dieu, il y a l'amour d'amitié auquel sont voués, soit ceux que Dieu appelle directement à lui donner le désir de leur cœur, soit ceux que Dieu appelle indirectement, à travers les blessures mêmes de leur cœur ou de leur corps, à renoncer au mariage ou à ses succédanés illusoires. Jacques Maritain a écrit un jour à Julien Green, alors que l'un et l'autre, à deux titres très divers, étaient concernés par un même appel personnel de Dieu à la continence : « Dieu demande à certaines personnes de devenir eunuques pour le royaume, mais il ne leur demande pas de s'amputer le cœur2». L'amour d'amitié, surtout s'il est animé par la charité, peut devenir le creuset, le lieu privilégié, où la grâce surcompensera les blessures de notre être et de notre histoire personnelle.

L'amitié vient au secours de l'amour déjà dans le couple lui-même. L'amitié entre les époux est indispensable et elle doit prendre une place croissante dans leur cœur au cours de leur chemin vers Dieu, s'ils ne veulent pas finir leur vie en « retraités de l'amour ». Elle va prendre de plus en plus le relais de l'amour-passion des débuts et fera de la fin de la vie d'un couple quelque chose de plus beau encore que son commencement.

Pour les autres, pour ceux qui ne peuvent pas emprunter le chemin de la vie conjugale, l'amitié ouvre leur cœur à un amour aussi fort que l'amour conjugal mais dans un tout autre ordre. Celui-ci exige que l'on renonce - et peut-on le faire sans donner son cœur à Dieu ?  à faire de l'amitié la réalisation même sublimée, même platonique, de l'amour conjugal. L'amour d'amitié, pour pouvoir être l'ouverture à un autre d'un cœur entièrement tourné vers Dieu dans son désir conjugal, doit apprendre progressivement à renoncer à tout rêve de possessivité érotique ou même affective de l'autre. Il doit apprendre aussi à renoncer à l'exclusivité et à toutes les formes de jalousie qui en découlent. On n'aura jamais assez d'amis et les amis de nos amis ne nous enlèvent rien ; ils sont même parfois tout désignés pour devenir nos amis. Mais surtout, de manière positive, il nous est demandé dans l'amour d'amitié d'oser partager un cœur touché par l'amour de Dieu : ce désir est ce que nous avons de meilleur à donner à nos amis.

Espérer en l'amour

Prenant appui sur cette première alliance de Dieu avec l'humanité dans l'amour conjugal et dans l'amour d'amitié, l'Église apporte au monde le goût de la vie, car le goût de la vie vient de l'amour. Des couples qui se sanctifient dans l'amour conjugal, des familles unies donneront envie aux hommes de notre temps de transmettre la vie. Mais l'Église doit contribuer aussi à rendre à notre monde le goût de l'amour d'amitié dans une société où la concurrence met constamment les êtres en compétition et en rivalité. « L'ami fidèle, dit la Bible, est un élixir de vie » (Si 6, 16). Si l'amour conjugal est une source qui transmet la vie, l'amour d'amitié est un élixir de vie, c'est-à-dire ce qui donne envie de continuer à vivre. On vit d'abord pour donner la vie et ensuite on vit de plus en plus pour partager cette vie qui va vers Dieu avec ses amis. Au ciel, c'est ce que nous échangerons entre nous dans l'amour de Dieu, et ainsi quelque chose de notre vie de gloire rejaillira sans cesse des uns aux autres.

Par l'amour, dans le mariage et dans l'amitié, les chrétiens ensemencent le monde du goût de la vie, de l'espérance que notre vie ne va pas vers sa destruction mais vers la splendeur finale des épousailles du ciel. Quand « Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 28), nous pourrons échanger avec tous les hommes réconciliés, devenus pour toujours nos amis en Dieu, ce que nous balbutions déjà sur la terre. Cette grâce est remise par Dieu entre nos mains.

En Jésus Dieu se fait aussi l'ami des hommes

L'amour d'amitié du ciel vers lequel Jésus nous conduit permet de comprendre pourquoi celui-ci n'est pas seulement le Dieu-Epoux pour notre humanité. En Jésus, Dieu se manifeste aussi et de manière ultime comme « l'ami des hommes » (Tt 3, 4), le Dieu « philanthrope » qu'aiment chanter la liturgie et les Pères de l'Orient chrétien. Comme Époux, il épouse le désir de notre humanité qu'il a « faite pour lui », selon le mot de saint Augustin au début de ses Confessions. Comme Ami, il est l'interlocuteur suprême de notre liberté personnelle. Ami, il l'était déjà pour Abraham (cf. Is 41, 8), pour Moïse (cf. Ex 33, 11) ou pour les prophètes (cf. Am 3, 7). Mais en Jésus, son amitié s'adresse à tous les hommes car Dieu s'est fait homme. L'amour conjugal relève d'une orientation inscrite dans notre nature (cf. Gn 1, 27 , 2,18. 23-24). L'amour d'amitié exprime toute la bienveillante gratuité dont le cœur de l'homme est capable dans l'échange interpersonnel. Il n'exprime pas un besoin de notre nature mais une surabondance de sa vie spirituelle et comme une préfiguration de la vie bienheureuse.

En Jésus, Dieu a voulu rejoindre aussi l'homme dans l'amour d'amitié qui est dans l'ordre naturel la plus haute expression de notre liberté personnelle. Jésus n'hésite pas à dire qu'« il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13). L'Evangile n'a pas peur de lui attribuer l'amour d'amitié pour Lazare (cf. Jn 11, 3. 11), pour ses sœurs Marthe et Marie (cf. Jn 11, 5), pour « le disciple qu'il aimait » (cf. Jn 13, 23) et qu'il donne comme fils à sa propre Mère (Jn 19, 26), pour le jeune homme riche (Mc 10, 21) et plus généralement pour ses disciples qu'il appelle « mes amis » (Lc 12, 4) ; mais aussi pour les pécheurs qu'il veut sauver : un Zachée et un Matthieu chez qui il s'invite, faisant même un apôtre de ce dernier. Attitude qui scandalise car on lui reproche d'être « l'ami des publicains et des pécheurs » (Mt 11, 19). Il va même jusqu'à appeler Judas « ami » (Mt 26, 50), en un ultime appel à la liberté personnelle de celui qui vient l'arrêter « comme un brigand » (Mt 26, 55).

Si le lien sponsal exige l'union des corps, l'amour d'amitié a sa source dans la communion des âmes (cf. déjà 1 S 18, 1). En Jésus, le Fils éternel de Dieu n'a pas pris seulement un corps vulnérable, il a voulu faire sienne aussi une âme humaine qui soit sensible à l'amitié. Devant la tombe de Lazare, « Jésus frémit intérieurement » par deux fois (Jn 11, 33.38), puis « pleure » (Jn 11, 35) devant l'assistance qui s'écrie : « comme il l'aimait ! » (Jn 11, 36). Il ose aussi demander à Pierre par trois fois : « Pierre m'aimes-tu plus que les autres ? » (Jn 21, 15-17).

La communion des âmes dans l'amitié s'exprime ultimement comme confiance bienveillante qui permet l'ouverture des cœurs et le partage de leur secret entre amis. Aussi, en Jésus, le Dieu ami des hommes peut enfin leur révéler « son dessein qui est à jamais, et les pensées de son cœur qui subsistent d'âge en âge » (Ps 32, 11). En effet, le soir de la Cène, Jésus peut dire à ses apôtres : « Je ne vous appelle plus serviteurs car le serviteur ignore ce que veut faire son maître. Je vous appelle mes amis, car tout ce que j'ai entendu du Père, je vous l'ai fait connaître » (Jn 15, 15). L'amitié de Jésus consiste à introduire les hommes dans son Mystère qui est « le grand Mystère de la piété » (1 Tm 3, 16) de sa relation filiale au Père, qui fait d'eux des frères, enfants d'un Dieu qu'ils peuvent appeler ensemble : « notre Père » (Mt 6, 9).

A notre monde qui a en grande partie perdu le sens de l'amour, blessé par la fragilité du couple, par l'obsession de la sexualité, à ce monde où l'on « fait l'amour » avant même de le découvrir, par manque d'éducation sentimentale, Jésus, comme à la Samaritaine, offre l'eau vive, eau de l'amour conjugal de Dieu qui rassasie ultimement le cœur de l'homme.

Mais notre monde a aussi perdu le sens de l'amitié, à cause de la multiplication, de l'atomisation et de l'instabilité de relations sociales si impersonnelles, si concurrentielles ou menaçantes que l'individu ne compte plus que sur lui-même, oubliant les solidarités naturelles ou électives. A ce monde où l'obsession de la sexualité refoule les formes non-sexuelles de la tendresse du cœur, telles que l'amitié, ou les pervertit, Dieu en Jésus, propose son amitié pour l'aider à guérir les blessures de son affectivité3. En se révélant comme le Dieu-Époux de l'humanité, Jésus fait de nous des « amis de l'Époux » (Jn 3, 29) qui peuvent partager entre eux le plus profond désir de leur cœur : devenir en lui enfants du Père4.

Il nous faut demander particulièrement pour tous les ministres de l'Église les sentiments qui étaient ceux d'un cardinal qui fut aussi un grand théologien du XX° siècle : Charles Journet. Il écrivait dans son testament, en parlant de Dieu : « Il m'a envahi de son amour et de son amour pour l'Église ». Rien ne peut en effet se construire dans l'Église Corps du Christ par de simples moyens pastoraux si on n'est pas capable de l'aimer d'abord dans sa personne d'Épouse du Christ. Puis ce grand serviteur de l'Église ajoutait : « Il est venu au devant de moi par les plus extraordinaires et les plus bouleversantes des amitiés ». A la place d'un douteux « esprit de corps » clérical, il propose aux ministres de l'Église, comme à tous les chrétiens, la grâce de l'amitié fraternelle dans l'« un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32) de la personne de l'Épouse.

C'est cet amour d'amitié qui liait Pierre et Jean, Paul et ses compagnons (Timothée, Tite, Luc). Plus tard saint Basile et saint Grégoire de Naziance partagèrent une amitié que ce dernier décrivait en ces termes : « Ce fut le début de notre amitié, de là est née l'étincelle qui nous a unis ; c'est ainsi que nous avons reçu la blessure de notre amitié mutuelle. (...) On aurait cru que nous avions à nous deux une seule âme, responsable de deux corps. Et s'il ne faut pas croire ceux qui prétendent que tout est dans tout, il faut nous croire quand nous disons que nous étions l'un dans l'autre et l'un auprès de l'autre. (...) Chacun porte un surnom qui lui vient de ses parents ou de son propre fonds, d'après ses goûts particuliers ou ses occupations. Mais pour nous, la grande affaire et le grand nom, c'était d'être chrétiens et d'en porter le nom » (Liturgie des Heures à l'office des lectures de leur mémoire au 2 Janvier).

Saint Augustin sentit le besoin d'écrire ses Confessions pour ses amis au moment où il entrait avec les plus chers d'entre eux dans la vie monastique. Et voici ce qu'écrivait saint Paulin de Nole à Alypius, évêque de Thagaste, l'ami intime de saint Augustin : « Nous avons été unis par une charité antérieure à toute connaissance, afin d'avoir des volontés semblables et de nous rejoindre dans l'unité de la foi, ou dans la foi en l'unité. C'est ainsi que nous nous sommes connus l'un l'autre avant de nous voir de nos yeux, par une révélation de l'esprit. (...) Mais ce qui me réjouit davantage, dans cette faveur de Dieu, c'est qu'il m'a installé dans la demeure de ton cœur, il a daigné m'introduire au plus profond de ton affection. C'est pourquoi je revendique une confiance toute particulière de ta charité, que doivent exciter nos fonctions et nos charges d'évêques, et il ne m'est pas permis de t'aimer de façon hésitante et superficielle » (Liturgie des Heures du 22 Juin).

Ceux qui connaissent les ressorts cachés de la vie profonde de l'Église du Christ savent seuls combien de prodiges le Christ a opérés en elle à travers l'amitié qui unit ses serviteurs, pour faire grandir dans la foi et la charité son Épouse bien-aimée.

Le Père de l'Enfant Prodigue

S'il fallait donner un exemple tiré de l'Evangile, c'est celui de l'Enfant Prodigue que je prendrais. Quand l'enfant prodigue revient de sa longue errance, le père court vers lui et, avant même que l'enfant ait terminé sa demande de pardon, il le serre contre son cœur et « le couvre de baisers » dit l'Évangile de S. Luc. Il faudrait faire toute une étude des gestes dans l'Évangile, des gestes qui vont au-delà de la parole. Ici, on voit le père qui, avant même que l'enfant ait dit une parole de repentir, a posé un geste d'une tendresse extraordinaire. Je ne suis pas sûr que les conventions que nous attribuons à la morale chrétienne, celles que véhicule encore une certaine éducation familiale marquée entre autres par le rigorisme et la pudibonderie, ne soient pas extrêmement pauvres et refoulées dans le domaine du geste, de la tendresse et donc de l'intimité. Peut-être par une peur inconsciente de l'homosexualité.

David et Jonathan ou l'amitié fraternelle

C'est confondre le mal avec son antidote. Aussi ne comprend-t-on plus un certain nombre de passages de la Bible, en particulier l'intensité des amitiés qu'on y décrit. L'amitié célèbre entre David et Jonathan a été reprise comme slogan par une revendication « gay », qui se veut chrétienne tout en promouvant la vie en « couple homosexuel », alors que rien dans le texte de la Bible ne dit ni ne suggère que David et Jonathan aient entre eu des relations sexuelles. En effet, quand David eut commis l'adultère avec une femme mariée, un prophète s'est aussitôt levé pour le condamner au nom de Dieu. On peut imaginer, au vu de ce que dit la Loi de Moïse sur les relations sexuelles entre hommes (cf. Lv 20, 13), quelle aurait été la condamnation du prophète, si David avait réellement couché avec Jonathan « comme on couche avec une femme » Lv 18, 22). De même, on a du mal aujourd'hui à comprendre ce qu'a pu être la relation d'amitié qui a amené S. Jean à reposer sa tête sur la poitrine de Jésus au soir de la Cène. Le mouvement « gay » va jusqu'à prétendre que Jésus partageait avec Jean un amour homosexuel, tout comme avec Lazare. Il est affligeant de voir taxer d'homosexualité latente la scène de l'Evangile où saint Jean, pendant la dernière Cène, repose sur le poitrine de Jésus, alors que ce geste, pour l'homme à conditionnement affectif vers le même sexe, est porteur du vrai repos du désir. Pour l'homme qui est resté conditionné par une carence d'amour paternel, laisser reposer son cœur d'enfant malheureux sur le Cœur de Jésus représente non pas le mal mais son antidote. Certes Jésus a pleuré devant le tombeau de Lazare, au point que les Juifs ont dit : « Voyez combien il l'aimait ! » (Jn 11, 36). Mais il s'agissait d'un amour d'amitié que notre société ne connaît plus.

Quel chemin proposer avec les repères moraux de l'Eglise ?

Dans ce contexte, qu'est-ce que le prêtre catholique va pouvoir dire de positif à un chrétien affecté par un conditionnement affectif vers le même sexe et qui pressent néanmoins que son désir profond ne coïncide pas avec ses fantasmes sexuels ? Il lui dira qu'il existe d'abord comme personne ; certes avec sa part de fantasmes, mais plus profondément avec le désir qui se cache derrière ceux-ci et qu'elle doit apprendre à déchiffrer. Elle doit chercher la fin heureuse de sa vie avec ce conditionnement, mais la fin heureuse de sa vie n'est pas dans ce conditionnement. La personne est plus que le conditionnement de son désir ; il en va ainsi dans toute relation authentiquement aimante, à commencer par la relation conjugale entre l'homme et la femme.

Eros, amitié, charité

Eros - Amitié - Charité, voilà les trois ordres, les trois seuils de l'amour qu'aucune éducation chrétienne ne devrait télescoper ni confondre. L'amour de dilection entre amis est l'amour d'amitié - j'allais dire - à l'état pur, car il ne comporte pas la contrainte des liens de la chair et du sang que comporte l'institution du mariage. C'est pourquoi lui seul, s'il est assumé dans l'amour de charité envers Dieu et envers nos frères, peut finaliser des personnes à conditionnement affectif vers le même sexe dans leur légitime aspiration au bonheur. Je dis bien le finaliser, c'est-à-dire donner un sens à ce besoin d'aimer et d'être aimé propre à toute personne humaine.

Jacques Maritain dans sa correspondance avec Julien Green, publiée sous le titre Une grande amitié, écrivait à ce dernier qui menait à cette période de son existence une vie homosexuelle : « Le Christ demande à un certain nombre d'entre nous de se faire eunuques pour le Royaume de Dieu, mais Il ne demande jamais de s'amputer le cœur ». À condition, bien sûr, d'accepter cette « circoncision du cœur » dont parlaient les prophètes, c'est-à-dire d'accepter que l'amitié ne puisse se ramener à l'éros, parce qu'elle exige sans cesse un dépassement du simple plaisir affectif ou sexuel et qu'elle implique le désir primordial du bien personnel, c'est-à-dire de la communion avec l'ami dans le vrai bonheur. Je trouve mon bonheur en contribuant au bonheur de l'ami, en l'aidant à trouver son bonheur dans le bien et en y communiant avec lui.

Des amitiés aussi saintes qu'intenses

Les saints nous ont laissé des modèles d'amitié d'une perfection, mais aussi d'une intensité étonnantes. Saint François-Xavier, quand il a quitté ses frères pour partir aux Indes, a emporté sur lui et gardé jusqu'à sa mort à son cou, une croix et un parchemin avec la signature de ses premiers frères jésuites. Certaines de ses lettres, lues aujourd'hui, seraient taxées par certains d'homosexualité latente : « Si je meurs, écrivait-il à saint Ignace de Loyola, et qu'on ouvre mon cœur, on trouvera ton visage ». Aujourd'hui, un homme ne peut écrire cela à un autre, sans être soupçonné d'homosexualité. Or cette carence d'amour d'amitié fait justement le lit de l'homosexualité.

Autre exemple, la correspondance entre Julien Green et Jacques Maritain, que je recommande à tous ceux qui ont un penchant affectif vers le même sexe. Elle a été publiée sous le titre Une grande amitié (coll. Idées, Editions Gallimard). Julien Green avait mené d'abord la vie homosexuelle, puis il a lutté en chrétien pour vivre chastement. Or, si on lit leur échange épistolaire, le plus tendre des deux est Jacques Maritain, qui a connu toute sa vie un intense amour conjugal avec Raïssa, sa femme, mais qui a été aussi capable d'avoir de grandes amitiés masculines, dont celle d'Ernest Psichari qui fut pour lui un frère de cœur. Il donnera ensuite son amitié à d'autres hommes, dont des homosexuels comme Cocteau, Green... Cette amitié vraie agit en eux comme, de leur propre aveu, comme une vraie libération.

Nous avons encore saint Augustin et ses amis, saint Grégoire de Naziance et saint Basile. L'amitié était dans l'Antiquité et au Moyen-âge un chemin de vertu, un chemin de sociabilité complémentaire de celui de l'amour conjugal. Elle l'est restée jusque vers le début du XXe siècle.

Il y a même des exemples de relations homosexuelles qui se sont transformées en amitié. Saint Aelred de Rievaulx, un moine cistercien qui a connu saint Bernard, a pu bâtir tout un chemin de sainteté sur l'amour d'amitié. Or, dans la première page de son livre L'amitié spirituelle, il raconte que quand il était page à la cour d'Écosse, il eut avec ses compagnons des liaisons qu'il qualifie de « vicieuses ». Il n'a pas eu peur ensuite de faire de sa vie un itinéraire d'amitié, la plus belle, vertueuse et oblative qui soit5.

Quant à l'amitié qui unissait David à Jonathan, ou le Christ à saint Jean, certains aujourd'hui voudraient y voir autre chose. Pourquoi ne pas taxer d'homosexualité le geste rapporté par l'Evangile quand Jean, pendant la Cène, repose sur la poitrine de Jésus ? Aujourd'hui, nous sommes dans le paradoxe d'une permissivité dans le domaine sexuel et d'un refoulement puritain de l'affection dans le domaine de l'amitié. Les femmes réussissent mieux : il existe davantage de possibilités d'affection chez elles, sans que cela soit considéré comme de l'homosexualité. Mais, chez les hommes, on constate actuellement en Occident un grand refoulement. Je ne sais pas pourquoi, mais je pense que cela doit commencer dans la relation des pères à leurs fils. Ce refoulement explique pour beaucoup la montée actuelle de l'homosexualité.

Malheureusement, même dans l'Église, où on leur rappelle à juste titre l'immoralité des actes homosexuels, on n'indique cependant pas aux personnes à conditionnement affectif vers le même sexe un chemin qui les guide vers l'amour d'amitié. En même temps dans la société on leur propose, comme réponse à leur besoin affectif, une permissivité sexuelle croissante. On ne leur trace aucun modèle d'éducation sentimentale pour leur affectivité, pas plus qu'aux hétérosexuels d'ailleurs.

Chercher à aimer mieux

Le prêtre doit aider ces personnes à passer du domaine pulsionnel et pseudo-conjugal de la sexualité au domaine à la fois plus vrai, plus libre et plus responsable de l'amitié fraternelle. Avec l'aide de la grâce il ne doit pas hésiter à proposer le chemin exigeant mais néanmoins possible, parce que humainement plus épanouissant, de l'amour d'amitié. Je pense que si, à l'inverse, on part d'un volontarisme fondé sur le seul permis et défendu, on perd de vue le sens profond de ces réalités. Or tout l'effort que fait l'Église aujourd'hui dans ce domaine de la sexualité, consiste justement à montrer le sens profond des exigences morales qu'elle rappelle. Il n'y a jamais de péché à aimer. On pèche non parce que l'on aime trop, mais parce qu'on aime mal. Il faut chercher à aimer mieux. Quand on regarde les modèles d'amitié dans l'histoire, dans la littérature et surtout chez les saints, on voit que les personnes s'ennoblissent sur ce chemin, et que même une affectivité avec un conditionnement affectif vers le même sexe peut trouver une expression qui respecte l'autre, qui l'aide à devenir lui-même. N'est-ce pas cela la grande beauté de l'amour humain ?

L'appartenance mutuelle dans le mariage pour le temps de cette vie

Voici la particularité du mariage : dans l'échange des consentements conjugaux, l'époux dit : « Je te prends pour épouse et je me donne à toi ». Et 1'épouse dit de même : « Je te prends... et je me donne ». Il y a vraiment un échange, ce sera l'échange des corps. Saint Paul dit : « Le corps de l'épouse appartient au mari et le corps du mari appartient à l'épouse » (1 Co 7, 4). Il est question d'appartenance réciproque dans cette parole : « Ils ne feront qu'une seule chair » (Gn 2, 24). C'est très beau, c'est même sacré. Mais ce sera toujours une tentation dangereuse que de vouloir imposer à tout amour d'amitié, aussi intense soit-il, un accomplissement sous forme « d'avoir », tel qu'il existe dans l'amour conjugal. Dans l'amour conjugal, on peut dire : « J'ai des droits sur toi, tu es à moi ». Celui qui est ami et non conjoint, n'est jamais à moi.

L'amitié dans sa gratuité ouvre sur l'éternité

Dans l'amitié, j'existe pour l'ami et il existe pour moi. La modalité fraternelle de l'amour d'amitié est pour l'éternité, à la différence de celle de l'amour conjugal, qui n'est que pour la vie en ce monde. Le Christ le dit clairement : « A la résurrection, on ne prend ni femme, ni mari » (Mt 22, 30). Cela veut-il dire qu'il n'y aura aucune relation au ciel entre le mari et la femme ? Certainement pas, mais elle sera devenue pure amitié fraternelle, sans appartenance exclusive. D'ailleurs, l'aboutissement parfait de l'amour conjugal lui-même, par delà la mission familiale de la procréation et de l'éducation des enfants, c'est l'amour d'amitié. Mais cela s'accomplit justement une fois que l'appartenance exclusive, liée au couple en vue en vue de la procréation et de la famille, s'est dépassée dans une vraie amitié fraternelle entre le mari et la femme.

Un des drames de notre société, c'est qu'elle ignore de plus en plus ce qu'est l'amitié. Il est important de nous dire que s'il nous a été fait la grâce d'entrevoir un peu ce qu'est l'amitié, c'est que le Seigneur veut que, là où nous sommes, les uns dans la vie consacrée, les autres dans la vie laïque, nous soyons des êtres capables d'amitié. C'est une chose extrêmement importante pour notre monde.

Dans l'amitié la charité est sous-jacente, puisque c'est un amour désintéressé, mais il y a quelque chose de plus qui a été étudié par Saint Aelred de Rievaulx dans son œuvre sur L'amitié spirituelle.

Blessé par l'amour d'amitié

Saint AeIred de Rievaulx dit que dans l'amitié il y a l'amour bienveillant et désintéressé accompagné de l'affection du cœur. Il ne nous est pas donné d'avoir de l'affection sensible pour tout le monde et il ne faut pas s'inquiéter de cela. L'affection, c'est un mystère : il semble que Dieu veuille que certaines personnes, nous les percevions à un niveau si profond d'elles-mêmes, que leur cœur, le fond de leur être nous blesse d'amour. Je n'hésite pas à employer le mot « blesser » : on est blessé dans l'amour d'amitié autant que dans l'amour conjugal.

Le 2 janvier, c'est la fête dans l'Eglise des saints Basile de Césarée et Grégoire de Naziance. Dans le bréviaire, à l'office des lectures, on trouve un passage du discours funèbre que Saint Grégoire de Naziance, Père de l'Eglise grecque de la fin du IV° siècle, a prononcé à la mort de son ami Saint Basile. Il y rapporte toute la vie de Basile et, dans le passage qu'on lit à l'office, il y revient sur le temps où ils étaient l'un et l'autre jeunes étudiants à Athènes. Il dit : « Ce fut le début de notre amitié, de là est née l'étincelle qui nous a unis ; c'est ainsi que nous avons reçu la blessure de notre amitié mutuelle ». Blessure, au sens où la blessure ouvre et fait qu'on est relatif à l'autre. Le signe de l'affection d'amitié, c'est qu'il se produit comme une vulnérabilité à l'être le plus personnel de l'ami, comme une intuition qui fait rejoindre l'autre non pas dans tel ou tel aspect extérieur (attirant ou pas attirant), justement pas dans tout ce qui susciterait les convoitises, les envies ou les répulsions. L'amitié nous fait toucher ce que l'autre a d'absolument unique, ce en quoi l'autre est une créature unique et irremplaçable aux yeux de Dieu.

Il ne nous est pas donné avec tout le monde de sentir cela par mode affectif. On le sait pour tous dans la foi et l'on désire le vivre dans la charité. Jésus nous demande d'aimer tout le monde de charité, c'est-à-dire d'être prêts à avoir un comportement bienveillant avec tout le monde, mais avec tout le monde il ne nous est pas donné de sentir cette bienveillance sous forme d'affection. L'amitié nous est sans doute donnée comme une sorte de goût pour la vie de charité. Le Seigneur permet que la charité nous soit facile avec certaines personnes dans l'amitié.

La fidélité propre à l'amour d'amitié

Si on est prêt à vivre l'amitié dans la confiance en l'autre, on peut demander à Dieu de nous donner des amis. Je ne dis pas l'Ami avec grand A. Cet Ami nous l'imaginerions trop comme ce que nous aurions voulu être en une idéalisation quelque peu idolâtre. Il faut accepter par avance les limitations de l'ami par rapport à nos attentes. Cet Ami, c'est le Christ, seul Epoux de notre âme, mais dans le Christ nous recevons des amis, et chacun d'entre eux est unique parce qu'on le sait profondément rejoint par Lui. Par conséquent la fidélité n'est pas une fidélité matérielle, qui exigerait de ne pas avoir d'autres amis, mais c'est de rester fidèle dans cette communion qui s'est établie entre nous, au niveau le plus profond de notre être personnel. Cette fidélité peut passer par des silences, des séparations, par beaucoup de sacrifices, mais en profondeur la communion subsiste. C'est pourquoi, dès que la présence de l'ami nous est rendue, la communication se rétablit aussitôt, parce qu'on est resté ouvert à l'autre. Cette disponibilité, elle peut être plus ou moins actualisée, mais elle demeure.

L'homosexualité est l'ombre portée de l'amour d'amitié

Si le démon a tellement caricaturé le désir de l'amour d'amitié dans des convoitises décevantes, dégradantes et parfois même destructrices, c'est que celui-ci représente en lui-même quelque chose de très précieux pour l'homme. Aussi, l'amour d'amitié est-il d'autant plus attaqué avec une telle virulence. En général le démon ne se met pas en frais pour des choses qui ne valent pas la peine. Saint Aelred de Rievaulx avec tant d'autres philosophes et spirituels, a raison de rappeler que l'amour d'amitié est quelque chose d'extrêmement important, qui donne sens à la vie. Un tel trésor ne vaut-il pas la peine d'être recherché, en cheminant dans la prière et à travers les rencontres humaines, même s'il se présente dans notre monde actuel comme un continent inexploré ?

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1 Catéchisme de l'Eglise catholique.

2 Julien GREEN et Jacques MARITAIN, Une grande amitié : correspondance 1926-1972, Paris 1982, éd. Gallimard, coll. Idées, p. 79. Cf. aussi l'ouvrage collectif, Jacques Maritain et ses contemporains, Paris 1991, éd. Desclée, surtout pp. 81-116 ; Yves FLOUCAT, Julien Green et Jacques Maritain : l'amour du vrai et la fidélité du cœur, Paris 1997, éd. Téqui.

3 Dans un roman conçu avant son retour à la vie sacramentelle de l'Église, Julien GREEN fait dire à Jean, homosexuel désespéré : « Je n'ose écrire ici le nom de celui à qui j'aurais voulu parler, mais aux heures les plus sombres, quand tout semblait perdu, quand j'avais trop menti pour m'estimer encore, quand je me souvenais de toutes mes humiliations, de tous mes déboires, des injures que j'avais provoquées, et que mon cœur se serrait de désespoir, alors je le sentais près de moi, attiré sans doute par ma grande pauvreté, et je devinais confusément que lui seul ne me méprisait pas, parce qu'il m'aimait ». Dans Le Malfaiteur, éd. du Livre de Poche, Paris 1974, p. 208.

4 Cf. le grand classique de l'amour d'amitié chrétien, S. Aelred de Rievaulx, L'amitié spirituelle, coll. Vie monastique, n° 30, éd. Abbaye de Bellefontaine, 1994.

5 L'amitié spirituelle, coll. « Spiritualité monastique », éd. de l'Abbaye de Bellefontaine.